Philippe Deterre, Jean-Marie Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance ?, Paris, Salvator, 2020.

Recension par Sylvaine Landrivon

Peut-on croire en un Dieu créateur sans être créationniste ? Et si on conçoit Dieu comme un artisan produisant tout à partir de rien, quid de la question du mal ?

Deux prêtres, l’un scientifique, l’autre théologien, abordent la question en quatre parties. La première étape confronte la foi en un Dieu créateur, au monde de la science, pour s’interroger ensuite sur ce que cette foi propose face au mal et au malheur. La troisième partie pose plus directement la question de Dieu et va nous orienter vers un Dieu sauveur pour envisager enfin un Dieu qui veille avec nous, sur nous et sur le monde.

Le thème de la création est sans doute l’un des plus complexes à aborder et ne permet aucune approximation, ni sur le plan théologique, ni dans le registre scientifique. C’est pour cela que les plus grands théologiens l’ont approché avec prudence. Tel n’est hélas pas toujours le cas d’auteurs contemporains moins avertis ; et le lecteur, la lectrice, devra choisir avec rigueur les ouvrages sur ce thème.

On assimile souvent le terme Création à la composition de l’ensemble de l’univers, autrement dit à ce que le pape François nomme « la maison commune », et on attribue aussitôt l’œuvre à un Créateur, principe de toutes choses.

Mais que faire, dès lors, des travaux de Darwin, puis de tout ce que le monde scientifique développe pour mettre en évidence un univers en permanente évolution ? Il faut apprendre à renoncer aux mythes d’harmonie cosmique que célébrait la culture antique, nous prévient Philippe Deterre. Quant à chercher d’irréfutables preuves de l’existence de Dieu… Les auteurs ne les évoquent pas, mais nous savons que Saint Anselme s’y est risqué dans son Pros logion ; et que Thomas d’Aquin dans la Somme théologique règle la question quand il écrit :« […] que le monde ait commencé, c’est là un objet de foi ; ce n’est pas un objet de démonstration ou de science. Et cette observation est utile à faire, dans la crainte qu’en prétendant démontrer les choses de la foi au moyen de preuves peu concluantes, on s’expose à la dérision des incrédules, leur donnant à penser que nous adhérons pour de telles raisons aux enseignements de la foi. » (Q. 46 art. 2).

Dans ce livre, plutôt que des théologiens, Ph. Deterre convoque Descartes et Pascal, puis Laplace et Paley, pour montrer les tentatives de mise en lien de l’univers avec une recherche de preuve de l’existence d’un Créateur.

Comment interpréter cette quête d’un Dieu qui serait cause de tout ce qui existe ?

Quatre cas de figure apparaissent. D’abord la recherche d’un « Dieu bouche-trou », mais, comme le montre Ph. Deterre, « faire de Dieu la béquille de notre ignorance, est une facilité qui n’honore ni la science, agnostique par méthode, ni la foi : cet éventuel Dieu dont l’existence expliquerait l’inexpliqué ne serait guère passionnant puisqu’il serait ainsi toujours repoussé aux limites du connu.[1] ». Autre possibilité : faire de Dieu l’auteur du commencement du monde et des lois physiques dont il serait le garant. Mais alors, dans cette tentation concordiste, que faire des « ratés et des catastrophes qui émaillent l’histoire de la matière et du vivant[2] » ? Il faut s’orienter autrement ; alors, en admettant que la matière soit régie par ses lois propres, ne pourrait-on pas au moins faire de Dieu « un grand ingénieur-ajusteur » ? Est-ce qu’une « intelligence supérieure » n’aurait pas pu régler l’univers à partir de ce que Brandon Carter a nommé « principe anthropique » ? On quitte la métaphore de Dieu artisan potier chère à saint Irénée pour transformer Dieu en super ingénieur. Là encore, reste entière la question des maux et malheurs du vivant qui ferait se demander quelle sorte d’ingénieur a pu commettre autant de bévues … Pointe alors une quatrième suggestion : celle d’un Dieu soucieux de la perfection du vivant, en la faisant passer par des étapes évolutives. Ph. Deterre prend l’exemple de l’œil décrit par Ch. Darwin dans L’origine des espèces. Or il ne s’agit pas d’un œil qui se perfectionne en progressant d’une espèce à l’autre ; chacun est parfait pour l’organisme qui le porte. Quant à s’émerveiller de la créativité des cellules vivantes, cela impose de se concentrer sur les beautés de la vie, et de détourner le regard de l’inventivité dont fait preuve une cellule cancéreuse par exemple, car dans ce cas, « Faut-il vraiment y voir, même en analogie, la trace d’un Dieu créateur réputé bienveillant ? » s’interroge l’auteur.

Il importe donc de renoncer à cette idée d’un Dieu concepteur-ingénieur-régleur, proche du Premier Moteur d’Aristote. Vatican I allait pourtant dans cette voie, en voulant par tous les moyens, supprimer les hiatus entre foi et raison.

Au fond, pourquoi vouloir absolument que le sens de notre existence et celui de l’univers soient inscrits dans une origine qui en dirait dès le départ, le sens et la finalité ? Pour ne pas laisser sans réponse la question de Leibniz qui se demandait : « pourquoi y a –t-il quelque chose plutôt que rien ? » Mais comme l’explique Ph. Deterre, la question peut parfaitement être posée sans référence à un Créateur car « la foi n’est pas d’abord un savoir objectif, c’est l’accueil d’une force de libération et d’espérance[3] ».

Tout le problème de la divinité que proposent les déistes est qu’elle ne répond pas à la question du mal et de la souffrance. C’est la foi qui prend en compte cette dimension, en ce qu’elle est « une démarche de la personne humaine qui y engage sa liberté, son intelligence et son cœur[4] ».

Ainsi commence la seconde partie de l’ouvrage intitulée : La foi en un Dieu créateur face au mal et au malheur du monde.

A l’instar d’Hans Jonas dans Le concept de Dieu après Auschwitz, les auteurs interrogent les qualificatifs divins : tout-puissant, intelligible, bon… mais alors que le philosophe juif retoque l’attribut de toute puissance, et que Newton en déiste néglige celui « d’infiniment bon », les auteurs vont chercher chez un Père de l’Église (Basile de Césarée) et dans la Bible (Job), comment conjuguer l’ensemble de ses attributs.

Afin de dégager la responsabilité de Dieu dans l’existence du mal, Basile, comme Augustin, se réfère au péché originel, le mal venant de l’usage à contre-emploi de la liberté accordée à l’homme. Le Catéchisme de l’Église Catholique ne va guère plus loin « en distinguant la cause première (Dieu créateur) des causes secondes (qui agissent dans la création)[5] ».

Dans ce livre, Philippe Deterre et Jean-Marie Ploux n’ont pas la prétention de résoudre la question du mal, mais seulement de « savoir si la compréhension habituelle de la Création résiste en face de cette réalité[6] ». A partir de l’expérience de Job qui continue à croire « contre toute espérance », l’ouvrage déplace le regard d’un Dieu Créateur vers un Dieu Sauveur.

Dès lors, la question de la souffrance se pose autrement. « Elle est devenue et reste un défi à relever par les seules forces de l’homme[7] » et cela déplace l’intervention de la foi.

Relisant les Méditations métaphysiques, Jean-Marie Ploux montre que le Dieu de Descartes est « le Dieu du déisme, garant de l’ordre en tout domaine et tout à fait sourd à la plainte des vivants livrés à la souffrance.[8] » La démarche de Pascal est inverse, et il a très tôt délaissé l’idée de « prouver la divinité par les ouvrages de la nature », comme il l’écrit dans ses Pensées. Faut-il alors se référer à Hegel qui affirme que le monde est tel qu’il doit être ? Faisant l’apologie de la raison, il veut prouver que la vie possède un sens, une harmonie. Mais là encore, le malheur, la souffrance, n’ont pas d’explication.

Dans cette relation métaphysique, externalisée, face au réel, les chrétiens ne se sont pas toujours sentis partie prenante d’éventuels combats pour soulager leurs frères, leurs sœurs. Pendant qu’ils cherchaient à comprendre les arcanes d’un Dieu Créateur, n’est-ce pas le Dieu Sauveur qu’ils oubliaient ?

Le comportement général durant la pandémie a manifesté une meilleure compréhension de notre lien au divin : Dieu n’a généralement pas été vu comme l’auteur de la propagation du virus et ce n’est pas par des prières que le combat a été conduit mais par des protocoles médicaux.

Cet exemple montre qu’il est possible de rendre à Dieu sa véritable place en nous, et, Lui qui nous a aimés sans raison, il convient de l’aimer gratuitement à notre tour. « Il faut donc se délivrer de son rôle de substitution, (…) et même de sens qu’il pourrait donner à notre vie.[9] » Les auteurs citent alors le beau poème que R. M. Rilke adressait à Madame de Brimont : « Pour trouver Dieu il faut être heureux car ceux qui par détresse l’inventent vont trop vite et cherchent trop peu l’intimité de son absence ardente. »

Faudrait-il en déduire que la Création n’a pas de sens ou qu’elle n’engage ni la responsabilité de Dieu ni sa présence à son œuvre ? Bien sûr que non, et les auteurs nous expliquent pourquoi. D’abord  parce que « pour rester humains, il faut garder vide le lieu d’absence du Créateur ». Et pour cela, retrouvant les accents de J. Moltmann, ils pensent que « seule la considération des pauvres et des périphéries de l’existence peut empêcher les systèmes économiques (…) de sombrer dans le totalitarisme[10] ». Ensuite, se référant à Pierre Teilhard de Chardin, le livre nous rappelle que seul l’amour est la source et la fin de tout mouvement. Ainsi Dieu est bel et bien engagé dans l’aventure de la vie, « impliqué par le Christ dans l’histoire de l’humanité qu’il inspire, tout en respectant la liberté, l’intelligence, l’amour qui émergent[11] ». Nous sommes passés du plan de la création à celui du salut et cette orientation nouvelle change tout.

La relation d’altérité posée à l’origine crée la condition de la rencontre et de la liberté. Elle fait apparaître aussi le sens de notre responsabilité. Face à la tentation du Serpent qui invitait sournoisement à se faire « sicut deus », il faut mesurer que là réside la faute, comme l’explique si bien D. Bonhoeffer dans Création et chute. Il ne s’agit pas de vouloir être « comme » Dieu, mais de se laisser pénétrer par son amour. La foi chrétienne consiste donc à croire qu’en un homme, Dieu « s’est impliqué dans la chair de l’humanité et dans son histoire pour la ‘sauver’. » Les auteurs, adeptes d’une « christologie d’en bas » expliquent ainsi que c’est à partir de la personne de Jésus qu’il faut partir pour comprendre Dieu ; non à l’inverse d’un Dieu Créateur qui s’incarne. Dans les Evangiles, Jésus est celui qui guérit, qui libère, qui rend à la vie. Alors le salut s’entend comme libération et accomplissement pour tout humain car chacun peut éprouver ce que K. Rahner nommait « l’auto-communication de Dieu ». Cette rencontre ne se réalise pas « dans la maîtrise toute-puissante des hommes et du cours de l’histoire, c’est dans une Parole risquée[12] », « dans une espérance qui appelle à vivre dans la confiance en la parole de Jésus, en Jésus Parole de Dieu, mais elle ne change pas le monde, ni les conditions d’existence des hommes[13] »

Alors « sauvés » mais de quoi ?

Devant cette question, le livre nous rappelle qu’il n’y a pas de pire erreur que de croire n’avoir pas besoin d’être sauvé. Dans l’attente de salut, il ne s’agit pas d’abdication, d’auto-dévaluation ; il est question de guérir de nos aveuglements, de nos surdités, « de notre mutisme quand celles et ceux qui n’ont pas de voix pour crier leur révolte ou leur désespoir attendent que nous prenions la parole alors que nous nous taisons.[14] ».

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Pour en savoir plus : rendez-vous le 02 juin 2022 à 19heures, Basilique Saint-Bonaventure, 7 place des Cordeliers, Lyon 2ème

Soirée débat: Dieu et la science?  Les sciences prouvent-elles l’existence ou l’inexistence de Dieu ? La foi en Dieu créateur peut-elle s’articuler avec les sciences contemporaines ? Comment les sciences incitent-elles les croyants à retrouver le propre de leur foi ?

Philippe Deterre, auteur de Un Dieu créateur, et Olivier Bonnassies, auteur de Dieu, la Science, les preuves, interviendront dans le cadre d’un débat.

https://www.saint-bonaventure.fr/dieuetlascience

[1] Philippe Deterre, Jean-Marie Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance ?, Paris, Salvator, 2020, p.31-32.

[2] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance ?, p.36.

[3] Philippe Deterre, Jean-Marie Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance ?, Paris, Salvator, 2020, p.48.

[4] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance  p.57.

[5] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance  p.73.

[6] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance  p.76.

[7] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance  p.86.

[8] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.90.

[9] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.105-106.

[10] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.109.

[11] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.111.

[12] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.129

[13] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.130.

[14] Ph. Deterre, J.-M. Ploux, Un Dieu créateur. Quel sens face à la science et à la souffrance, p.135.

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