Christiane Joly, Envoyés ensemble ! Le rôle des femmes dans la mission de l’Église, Saint-léger Éditions, 2023.

Recension de Sylvaine Landrivon

Dans cette période de travail synodal, le livre de Christiane Joly est un outil de très grande qualité. D’ailleurs nul ne s’y trompe puisque, dans la crise que traverse l’institution catholique, il semble rencontrer l’unanimité des critiques éclairées sur les questions ecclésiologiques. Sommes-nous, comme l’espère l’autrice, dans un moment favorable, un kaïros susceptible de porter l’espérance de laïcs oubliés par des clercs crispés sur leurs pouvoirs ? Contre toute probabilité, l’Esprit, traversant les abus révélés au grand jour, dépassant les assises patriarcales, permettrait-il un retour de l’institution vers une meilleure compréhension de l’Évangile ?

En se fondant sur l’Écriture, l’autrice réinterroge d’abord le sens de l’envoi en mission. Avec cette première question : qui est envoyé par le Christ ? Christiane Joly rappelle aussitôt que la première personne mandatée par Jésus ressuscité est la Magdaléenne. Poursuivant la lecture, elle souligne que lors de l’Ascension, des femmes dont Marie sont évidemment présentes et envoyées, tout comme à la Pentecôte. De même : les Actes des apôtres et les lettres de Paul, relues sans androcentrisme, l’attestent en mentionnant la présence de femmes au sein des premières communautés dont certaines qualifiées d’apôtres comme Junia. L’autrice précise qu’« en tant que prostatis (protectrice Rm 5,2) Phoébé pourrait effectivement avoir été responsable de la communauté » (p.40). Si le rôle des femmes, de même nature que celui des hommes est reconnu dans l’Église naissante, que sont-elles devenues ensuite ?

Christiane Joly observe comment s’est organisée la vie de ces premières communautés autour du seul commandement absolu : aimer son prochain. Elle le note, sans surprise de sa part, mais pour mémoire aux tenants du patriarcat : aucune mention de hiérarchie ou de pouvoir. Elle nous renvoie ainsi au constat de Joseph Moingt : « Jésus ne laisse aux siens aucun code rituel, ni législatif, ni dogmatique » (p.47). En revanche, le Christ invite la communauté de laïcs qui l’a entouré à reproduire le geste de la fraction du pain par lequel il s’est fait reconnaître aux compagnons d’Emmaüs, et autour de laquelle les croyants se rassemblent. Les Actes ne précisent aucun rôle à celles et ceux qui suivent Jésus et croient en Christ, et surtout : « Jamais aucun apôtre n’y est décrit comme prêtre » (p.48). Jadis, comme aujourd’hui, « c’est avec l’Esprit-Saint que pourront se discerner les ministères nécessaires à l’Église » (p.50). Mais encore faut-il le laisser s’exprimer… puisque très vite l’absence de discrimination prônée par Jésus disparaît au bénéfice des règles patriarcales qui invisibilisent les femmes.

Peu à peu des postes de responsabilité émergent, tous confiés à des hommes, et de siècle en siècle, on oublie que tout baptisé est « prêtre, prophète et roi ». Le Concile de Trente va renchérir « sur une hiérarchie ecclésiastique, décrite comme une ʺarmée rangée en batailleʺ » (p.56).

Comme plusieurs théologiennes durant ces dernières années, Christiane Joly se penche sur la place des femmes, et d’abord dans les Écritures. Où sont-elles passées à travers tant d’interprétations exclusivement masculines de la Bible ? Elle évoque le sujet sans insister pour se consacrer à la démarche ecclésiologique. Dans les bouleversements qu’a connus l’Église des XIX et XXe siècles, confrontée aux évolutions sociétales, des prêtres se sont interrogés dans la mouvance du concile Vatican II. « Quant aux femmes catholiques romaines et orthodoxes, elles ne peuvent que percevoir de plus en plus douloureusement le décalage entre leurs avancées dans la vie sociale et leur statut dans la vie ecclésiale. » (p. 83). Sous la conduite de quelques théologiennes et théologiens qui interprètent la Bible à nouveaux frais, des groupes émergent dans cette période conciliaire pour promouvoir l’égalité hommes-femmes. Mais même les accents positifs de certaines constitutions du concile comme Lumen gentium ne résistent pas à la volonté d’entretenir une différence « essentielle et non seulement de degré » entre le pouvoir des clercs et celui des laïcs, renvoyant une nouvelle fois les femmes à l’inexistence. Dans son Message aux femmes rappelé par Christiane Joly, le pape Paul VI tient des propos assez éloquents : « L’Église est fière, vous le savez, d’avoir magnifié et libéré la femme… » et il les invite, -retour du pluriel- à « aider l’humanité à ne pas déchoir » (p.98). Tout n’est-il pas résumé ici ? L’autrice ne développe pas le caractère discriminatoire du « modèle de LA femme », mais relate les divers événements qui vont bousculer la hiérarchie avec d’abord l’ordination sacerdotale de Ludmila Javorova.

Hélas, deux courants s’affrontent. D’un côté se tiennent les théologiens progressistes réunis en 1975 au sein de la Commission biblique pontificale. Ils vont majoritairement expliquer qu’aucune objection à l’ordination des femmes ne peut se justifier à partir de l’Écriture. Dans l’autre « camp » se trouve la Congrégation pour la doctrine de la foi. Par la déclaration Inter Insigniores, elle va décréter l’impossible accès des femmes au presbytérat pour raison de « tradition ». Comme ce texte ne semble pas freiner suffisamment les élans, Jean-Paul II va revenir à la charge quelques années plus tard avec une lettre aux évêques : Ordinatio sacerdotalis, concluant de manière « définitive », que l’ordination sacerdotale est exclusivement réservée aux hommes. Comme le note l’autrice, « beaucoup de théologiens sont mal à l’aise avec cette lettre » (p.110) qui va d’ailleurs entraîner de « douloureuses réactions de femmes déçues » (p.111).

Comme l’écrit Pauline Jacob, que cite Christiane Joly : « Dieu n’appelle pas un ʺsexeʺ, il appelle une ʺpersonneʺ » (p.112), et l’autrice de rappeler ces propos de Pierre dans les Actes : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29).

Elle mentionne alors toutes les actions féministes de la WOC, de l’ARCWP qui, dans le respect ou dans la transgression, réclament pour les femmes le droit d’accès à l’ordination. Leurs interventions ont été accompagnées par le soutien de personnalités comme John Winjgaards ou d’Anastasios Kallis, mais le temps ne semblait pas encore venu.

L’est-il davantage aujourd’hui, à l’heure où le synode sur la synodalité vient « donner à chacun la possibilité d’entrer en contact avec Jésus, de le connaître et de l’aimer en toute liberté », comme le dit le pape François dans son audience du 22/02/2023 (cité p.125).

Peut-être faut-il changer de paradigme et repenser l’ensemble de la mission ecclésiale ? Toutes les femmes ne revendiquent pas l’ordination et la transmission de la Bonne Nouvelle passe peut-être par d’autres voies que celles de la parité dans la hiérarchie …

Christiane Joly fait un bilan clair des dérives patriarcales et pose les axes de réflexion sans polémique. Le ton fait de son livre un remarquable instrument de travail pour compléter celui établi par l’institution durant la première phase synodale. Puisse-t-il être lu par celles et ceux qui privilégient l’habitude au respect du message de l’Évangile…

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