L’enseignement du personnage de Judith

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Avant d’approfondir l’enseignement du personnage de Judith, résumons ce que raconte le livre biblique qui lui est consacré à la fin du Premier Testament.

Il s’agit d’une histoire qui, comme souvent dans la Bible, ne prétend à aucune réalité historique et serait davantage à recevoir comme un conte moral.

Dans la ville fictive de Béthulie, Judith, de la famille de Siméon, est la jeune veuve de Manassé. Elle est riche et belle, et vit retirée, en toute sagesse et autonomie.

Survient la guerre et l’armée d’un empereur babylonien Nabuchodonosor, sans grand lien avec son homonyme historique, encercle la ville grâce à la puissance du général Holopherne qui campe devant ses murs et menace de la détruire. L’un des objectifs de l’invasion est de faire honorer Nabuchodonosor comme dieu à la place du Dieu des Hébreux. Seul Achior, le chef des Ammonites, a averti ce général que la ville de Béthulie ne tomberait pas si elle ne fautait pas. Mais les soldats et les prêtres désespèrent devant ce siège qui les accule, car l’eau vient à manquer et le « marchandage » avec Dieu semblant inefficace, ils vont devoir se rendre. C’est alors que Judith propose aux anciens de rejoindre le camp adverse, comme si elle était porteuse de révélations intéressantes.

Elle choisit ses plus beaux atours et, accompagnée de sa servante, elle traverse les lignes ennemies et se rend auprès d’Holopherne.

Séduit par sa grande beauté, le militaire l’invite dans sa tente, puis la convie à un festin en tête à tête. Il y laissera la sienne car Judith, profitant de l’ivresse de son convive, utilise son épée pour le tuer et elle quitte le campement avec la tête du chef dans la besace de sa servante.

Éberlués et paniqués par la mort de leur général, les Assyriens lèvent le siège. Judith a sauvé son peuple et le temple de son Dieu. Malgré les honneurs, elle retournera à sa solitude.

Elisabeth Moltmann-Wendel fut l’une des premières théologiennes à relire l’histoire des femmes de la Bible en la débarrassant des déformations introduites par les lectures patriarcales. Les femmes en effet, ne sont pas absentes des récits bibliques et pour peu que l’on accepte de se pencher sur leur rôle, celui-ci fut souvent déterminant et pas exclusivement par leur fonction reproductrice. Appartiennent à cette catégorie, Déborah, Yaël, Abigaïl, Ruth, Esther… et Judith à qui tout un livre de la Bible est consacré. Parfois subversives mais toujours fidèles à leur foi, elles seront les maillons d’une transmission essentielle qui préparera la venue du Christ et l’accompagnera.

Ces femmes apparaissent souvent déformées par la tradition populaire et par l’exploitation qu’en ont faite les artistes. Ainsi Judith réputée « belle et meurtrière[1] », est mieux connue par les toiles de Botticelli, du Caravage ou de Klimt que par les éloges de son courage et son intelligence mis au service de la survie de son peuple.

C’est d’autant plus facile concernant Judith que ce livre est peu lu, et que plusieurs traditions ne le reconnaissent que comme apocryphe. Pourtant le texte réinterprète de nombreux épisodes de l’Ancien Testament et nous livre peut-être une vérité susceptible d’éclairer, encore aujourd’hui, notre manière de vivre en Église, car son histoire indique comment l’implication dans le Particulier peut atteindre l’Universel. Dans cette perspective, le récit illustre et anticipe ce que développeront certains courants des sciences humaines qui créditent le féminin d’une aptitude privilégiée au souci de l’autre par rapport au masculin, pour sa part plus spontanément orienté vers le concept de justice. Et ce n’est peut-être pas le moindre des paradoxes de ce texte biblique que de nous inciter à faire consoner Sciences humaines et Théologie, jusqu’à rapprocher le terme biblique de ‘ezer, rencontré en Gn 2, (attribué à la première femme créée et trop souvent traduit par aide au lieu de secours), avec l’éthique du care

Ce personnage de Judith nous conduit dans une aventure extraordinaire où tout est surprenant, « à l’aise dans la démesure [2]» comme l’a dit Paul Beauchamp en parlant d’elle. Elle est séduisante et belle, mais demeure veuve et campée dans son refus des lois du lévirat. Elle assume sa féminité mais possède assez d’autorité pour être écoutée et obéie par les chefs des prêtres dans une culture où les femmes sont cantonnées à la sphère domestique. Elle n’est qu’une « faible femme », dépourvue de toute capacité militaire, mais elle sera victorieuse du plus grand des guerriers.

La subversion de Judith réside donc d’abord dans cette situation étrange d’une femme qui assume un célibat contraire à toutes les traditions de son peuple. Elle semble d’autant moins en souffrir qu’à la fin du livre, couverte d’honneurs, et toujours aussi belle et riche, elle refuse tous les « partis » qui s’offrent à elle et choisit de vivre seule durant les très nombreuses années qui lui restent. Même si certains auteurs lui trouvent des équivalents aux abords de l’ère chrétienne, une telle revendication d’autonomie sonne dans l’Écriture comme un hapax[3].

C’est effectivement en femme habituée à gérer ses affaires, qu’elle se présente face aux chefs de Béthulie qu’elle « convoque », pour leur tenir un langage dénué de toute ambiguïté. Puisqu’ils ont renoncé à tout espoir, elle va leur proposer de sauver la ville par une méthode toute personnelle.

Certains nommeront un jour « virago » ces femmes refusant toute tutelle masculine et l’appliqueront par prédilection à Judith. L’étymologie du terme est éloquente : puisqu’il s’agit d’une femme présentant de grandes qualités d’indépendance et de courage, on impute au masculin vir des talents que l’exemple de ces femmes vient précisément contredire… Pour ôter encore un peu de leur féminité suspecte, on les décrit vierges, ce qui n’est évidemment pas le cas de Judith qui a été mariée, bien qu’elle vive désormais chaste. Mais on peut également penser que dans le livre de Judith, sa chasteté est une marque supplémentaire d’indépendance puisque Judith semble se satisfaire de l’absence de protecteur masculin, dont elle n’a besoin ni pour se nourrir –elle est riche‒, ni pour se défendre : elle montrera sa témérité face à Holopherne comme elle le fait devant les anciens de Béthulie.

Dès le XVIIIè siècle, le terme virago a pris un caractère péjoratif afin d’éviter que certaines femmes éprouvent l’envie de rivaliser avec les hommes sur le terrain des valeurs qu’ils se sont réservées. Virago, celles qui revendiquent certains pouvoirs domestiques ou publics ; virago celles qui adoptent la fonctionnalité des vêtements masculins ! Pourtant cette liberté conquise par Judith vient au secours de la communauté sans la moindre intention de compétition. Aussi longtemps que les chefs de Béthulie assurent le gouvernement de la cité, Judith reste sagement dans sa maison sans qu’aucun reproche ne puisse lui être adressé : « il n’y avait personne à colporter sur elle de mauvais propos » (Jdt 8.8) dit le texte. Elle ne mettra sa disponibilité au service d’autrui que lorsque les anciens auront renoncé à tout espoir, au point de mettre Dieu lui-même à l’épreuve, notamment en lui réclamant la pluie.

Le portrait de cette femme jeune, belle et déterminée se précise donc. Judith va utiliser ses charmes non à la manière de Tamar ou de Ruth pour acquérir un nouveau mari qui donnerait une descendance à Manassé, mais comme une arme contre les ennemis de son Seigneur. Se sachant envoyée par Dieu, elle n’aura pas plus de scrupules à séduire qu’à tricher en utilisant à merveille un double langage indécodable par son auditoire.

Nous voici donc confrontés à ce paradoxe incroyable que constitue un instrument de Dieu qui triche, séduit et tue…

Avant d’aboutir au geste violent que conserve la mémoire collective d’une femme tranchant la tête du soldat Holopherne, ce livre met en place deux types d’adversaires. L’un campe l’ivresse du pouvoir terrestre avec son illusion de toute-puissance, et l’autre : l’humble fragilité de celle qui n’appartient pas au sexe « fort », sexe qui à cette époque ne possède aucune capacité de décision ou d’autonomie, particulièrement dans la situation qui constitue la faiblesse par excellence : le veuvage. Un bémol serait à apporter dans le cas particulier de Judith car sur ce dernier point, elle est très vite décrite comme une exception : elle administre elle-même ses biens et semble disposer de beaucoup plus de liberté que ce que la coutume accorde d’habitude aux veuves. Mais ces indications ne remettent pas en cause le rapport de forces entre les protagonistes ; elles viennent tout au plus amorcer une discrète incitation à l’émancipation.

En réalité s’opposent donc en miroir la force humaine brutale et éphémère d’Holopherne, agissant au nom du roi Nabuchodonosor, et le pouvoir dérisoire de Judith, devenue pourtant championne des hébreux et main de YHWH.

Judith a placé toute son action sous le signe de la foi. C’est son engagement total au service de son Dieu qui étalonne la grandeur de son action aux allures de sacrifice. Certes elle utilise tous les stratagèmes ‒depuis sa beauté qu’elle instrumentalise, jusqu’à la ruse et la tromperie‒ mais à aucun moment elle ne fonde la réussite de son plan sur le seul pouvoir de ces armes dérisoires.

Elle ne se met en chemin qu’après avoir prié et confessé que tout ce qu’elle accomplira le sera conformément à la volonté de son Seigneur : « exauce ma prière et fais que… ». Son seul but, face à un Nabuchodonosor au nom plus générique qu’historique, qui se prend pour un dieu, consiste à faire connaître à toutes les nations ce que peut le Dieu Unique ; nous savons en effet depuis le troisième chapitre que l’objectif d’Holopherne est « d’exterminer tous les dieux de la terre afin que toutes les nations adorent Nabuchodonosor et lui seul, et que toutes les langues et les races l’invoquent comme dieu. » (Jdt 3.8b).

Par conséquent, on se tromperait dans la compréhension du livre de Judith si on ne plaçait pas en préambule de toute l’action, la certitude qu’a cette femme de n’être qu’un outil entre les mains de Dieu : « Donne à ma main de veuve la force que j’ai méditée » (Jdt 9.9) dit-elle à Dieu dans sa prière, certaine d’être exaucée. En effet, derrière la main de cette femme se cache l’agir de Dieu qui va se manifester à chacune des trois étapes clés de son entreprise. Le texte biblique insiste d’abord sur le choix spécifique d’une femme, réaffirmé avant, pendant et après l’exécution du plan : « Seigneur, Dieu de toute-puissance, jette un regard en cette heure, sur les œuvres de mes mains pour l’exaltation de Jérusalem. » (Jdt 13.4) ; « Le Seigneur l’a frappé par la main d’une femme » (Jdt 13.15) ; « Le Seigneur souverain les a contrés par la main d’une femme. » (Jdt 16.5).

L’agir de cette main féminine appartient à Dieu seul. Nous le voyons mis en évidence dans le discours de Judith aux anciens : « Car Dieu n’est pas comme un homme pour être menacé, ni comme un fils d’homme pour être soumis à un arbitre. C’est pourquoi en attendant le salut de sa part, appelons-le à notre secours » (Jdt 8.16b-17),

puis une nouvelle fois dans sa prière : « envoie ta colère sur leurs têtes, donne à ma main de veuve la force que j’ai méditée. Frappe par mes lèvres trompeuses l’esclave à côté du chef et le chef à côté de son serviteur. Broie leur haute taille par une main de femme. » (Jdt 9.9-10)

et enfin lorsque son exploit accompli, elle revient à Béthulie : « “Ouvrez, ouvrez la porte ! Dieu, notre Dieu est avec nous pour manifester sa vigueur en Israël et sa force contre les ennemis comme il l’a fait aujourd’hui !ˮ» (Jdt 13.11).

Il n’y a donc aucune ambiguïté dans l’esprit de l’héroïne sur l’auteur de la victoire et elle met tout en œuvre pour que l’honneur de son acte soit rendu à celui qui a armé son bras : YHWH.

Toutefois avant d’envisager la légitimité de la ruse que Judith va fomenter, force nous est de constater qu’elle emploie des méthodes quelque peu sujettes à caution. Tout ce qu’elle entreprend s’avère être à double sens. Elle n’est plus vierge mais sans mari, femme sans descendance, pieuse sans respecter les coutumes du veuvage ; elle est libre devant le conseil des anciens mais menteuse, humble mais assez autoritaire pour prendre la direction d’une opération dont dépend la survie de son peuple, sainte enfin qui vit dans le souvenir fidèle de son mari mais qui n’hésite pas un instant à séduire puis à trancher la tête de l’oppresseur et à la rapporter sans faillir pour l’exhiber devant les yeux horrifiés de la population.

Son expertise dans l’art du double langage est un modèle de finesse et d’intelligence. Il prend toute son ampleur dans son entretien avec Holopherne auquel elle annonce qu’elle ne dira aucun mensonge. En effet, si on se place sur le registre qui est le sien, elle ne ment pas ; mais son interlocuteur peut-il comprendre le sens de ce qu’elle exprime ? Dès sa première intervention elle annonce que « Dieu accomplira sa tâche avec toi » (Jdt 11.6a) ; qu’il ne s’agit que de suivre ses conseils pour y parvenir. Que peut savoir ce général, de la fin voulue par Dieu et qu’escompte Judith ? Elle l’affirme : « mon seigneur ne connaîtra pas d’échec dans ses entreprises » (Jdt 11.6b).

C’est une manière de se dire à elle-même, entre les mains de l’ennemi, que celui-ci mourra prochainement. En quelque sorte sa foi lui communique le contenu de sa prière.

Après avoir vanté la puissance du camp de Nabuchodonosor, elle met cependant Holopherne en garde et lui indique la réalité des propos d’Akhior quand elle dit : « notre race n’est pas punie, l’épée ne prévaut pas contre eux, à moins qu’ils n’aient péché contre leur Dieu » (Jdt 11.10). Elle en joue car elle explique que ses coreligionnaires ont l’intention d’enfreindre les lois de leur religion, ce qui n’est pas faux ; mais ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle ne leur en laissera pas le temps, et que la transgression évitée, Dieu leur restera fidèle. Elle pousse mène l’ironie jusqu’à lui annoncer indirectement sa mort extraordinaire : « Dieu m’a envoyée réaliser avec toi des affaires dont toute la terre sera stupéfaite, quand on les apprendra » (Jdt 11.16).

Le comble de cette ironie macabre est atteint au verset 19 du chapitre 11 où elle lui annonce comment elle le conduira dans toute la Judée sans qu’aucun chien n’aboie sur son passage. Et pour cause : il ne restera de lui que sa tête…

Tout ce double langage montre qu’à aucun moment elle ne perd le contrôle de la situation ou la maîtrise d’elle-même. Seule compte sa détermination sans faille, et à travers ses propos il est facile de constater qu’elle ne connaît ni hésitation ni peur. L’arme dont elle va se servir n’a donc rien de plus pervers qu’une autre ; il ne s’agit que d’un moyen d’atteindre l’adversaire, au même titre que le poison par exemple. Cependant la littérature a souvent glosé sur cet usage de la séduction.

L’histoire ainsi relue et comprise, nous voyons que Judith, comme toutes celles et tous ceux qui agissent au nom de leur foi, fait signe vers la puissance de Dieu logée au cœur de la faiblesse. C’est le message que conceptualise Jürgen Moltmann dans Le Dieu crucifié. Son interprétation montre un Dieu engagé dans l’histoire humaine et qui compatit aux souffrances des hommes en leur ouvrant un avenir de libération eschatologique. Se pose alors la question du renoncement à soi-même par solidarité avec les autres, dans une situation politique déterminée. On ne peut s’empêcher de penser à la décision du théologien protestant Dietrich Bonhoeffer qui, après avoir dès le début ouvertement dénoncé Hitler, revient des États-Unis pour subir le nazisme avec ses compatriotes.

Jürgen Moltmann affirme que « ce n’est qu’en se dessaisissant de lui-même pour s’ouvrir à ce qui est étranger, inconnu et autre, que l’homme peut devenir lui-même[4] ». Il affirme qu’une foi chrétienne radicale ne peut signifier qu’un engagement sans réserve envers le Dieu crucifié. Il ne sous-estime pas le danger de cet engagement qui promet d’abord la douleur de la conversion et du changement fondamental, jusqu’à mettre les hommes en contradiction avec eux-mêmes et avec leur milieu. C’est ainsi qu’il explique que la religion de la croix produit le scandale mais c’est justement par ce scandale qu’elle apporte la libération à un monde aliéné.

N’est-ce pas le parcours qu’a emprunté Judith au service de son peuple, de son Dieu, en affrontant la plus puissante armée ennemie, jusqu’à ce que, de son comportement, advienne la libération tant espérée ? Quant au scandale de son attitude, son image en subit encore les affronts : elle demeure toujours suspecte sous la plume de certains théologiens contemporains, comme jadis dans l’esprit des rabbins, parce qu’elle a choisi la sensualité pour subvertir son ennemi.

Or de Judith, il devrait nous rester, non pas l’image d’une femme au visage dur, décapitant un homme dont elle exhibe la tête tenue par les cheveux, mais le souvenir d’une croyante que le doute n’a pas atteinte et qui, contrairement à ses contemporains, n’est même pas effrayée tant elle maîtrise ses actes.

Joseph Ratzinger[5] cherche, dans le Premier Testament, des éléments par lesquels le Nouveau interprète théologiquement la figure de Marie et dans son enquête, il se penche sur les figures de femmes salvatrices ‒dont Esther et Judith. Il note tout d’abord qu’elles sont dans une situation précaire : Judith est veuve et Esther épouse parmi d’autres dans le harem du roi de Perse. Elles représentent d’abord, l’une et l’autre, Israël humilié et vaincu mais en même temps bien davantage ! Elles incarnent la force morale inaltérée d’un peuple qui ne peut lutter à armes égales avec le monde qui l’entoure et qui pourtant se moque des puissants et parvient à les vaincre. Dans les deux cas ce sont elles en effet qui apportent le salut. Et toute lectrice salue avec joie la conclusion de ce vénérable auteur quand il explique que « l’histoire de ces femmes devient la théologie du peuple de Dieu, et par là même théologie de l’Alliance ».

En effet, depuis Ève qui initie le dialogue humain jusqu’à l’inouï « oui » de Marie et la présence de celles qui accompagnaient le Seigneur, l’Écriture est jalonnée de femmes qui acceptent de remettre en cause les valeurs des lois instaurées par leurs pères, au nom d’un Bien supérieur qui n’apparaît pas d’emblée à leurs partenaires. De récit en récit, dans chaque situation de crise où il est question de pointer l’altérité, ou bien lorsqu’une prise de distance s’impose dans l’immédiateté du réel, une femme intervient pour remettre en cause les préjugés qui enlisent la foi et la raison. Bien souvent, restituant le sens de l’Alliance, elle contribue à la sauver.

Judith en est le modèle mais son caractère et son comportement se rencontrent chez bien d’autres femmes de la Bible. Certaines comme la Samaritaine viennent avec discrétion symboliser l’humanité dans sa rencontre sans médiation avec Jésus. Une autre figure du Nouveau Testament incarne plus encore l’intervention extraordinaire dont les femmes sont capables dans la pratique religieuse. Matthieu, en témoin fidèle mais sans doute bien embarrassé de devoir rapporter l’événement, la décrit au chapitre 26 de son évangile. Une femme, dont le nom est tu, verse un parfum au prix exorbitant sur la tête de Jésus en route vers sa Passion. L’évangéliste ne passe sous silence ni la désapprobation des apôtres qui n’ont pas compris l’importance du geste, ni l’admonestation que leur adresse leur maître. Jésus avait pourtant déjà alerté les disciples : « Gardez-vous de pratiquer votre justice » (Mt 6.1) …  Sa leçon a été mal comprise ; elle l’est encore aujourd’hui comme elle le fut du temps de Judith.

Notre monde patriarcal cherche l’efficacité à travers des habitudes, des règles, des critères logiques bien établis. C’est ainsi qu’en présence de l’armée assyrienne qui encercle Béthulie, il faut se mettre en état de siège, stocker l’eau, prier pour qu’il pleuve, jeûner et faire des sacrifices. Pareillement, si un disciple possède un bien de grande valeur, il doit, par charité, l’offrir pour soulager le monde indéterminé que constituent « les pauvres ». Or que fait Judith et que dit Jésus lorsque la femme l’inonde de son parfum ? Il est question dans les deux cas d’une « bonne œuvre » (Mt 26.11), c’est-à-dire, comme le rappelle en note la dernière édition de la TOB : une action que la doctrine juive place au-dessus de l’aumône. Cette bonne œuvre, Judith et la femme anonyme l’exécutent par amour pour le Seigneur en un geste entièrement gratuit dans un moment dramatique de l’expression de la foi. La femme anonyme de l’Évangile anticipe la mort et la résurrection du Christ. A l’instar de Judith, elle regarde au-delà de la justice humaine et perçoit qu’il est question du devenir de la rencontre entre Dieu et l’humanité. De même, si Judith échoue, le nom de YHWH sera souillé et ses temples détruits puisque les anciens, prêts à céder, ne songent qu’aux protestations des habitants de Béthulie.

Que signifie cette forme d’engagement pour aujourd’hui ? N’oriente-t-il pas le regard vers une nouvelle place des femmes dans l’Église ? La fin du vingtième siècle a osé cette question à laquelle les églises chrétiennes ont répondu diversement. L’Église catholique a fait prévaloir les arguments dogmatiques et préféré ne pas s’interroger sur l’accession des femmes aux charges ministérielles.

Il ne s’agit pas de revendiquer une supériorité des femmes qui viendrait contrebalancer des millénaires de joug subi sous le poids de la prétendue faute d’Ève. L’heure vient plutôt de reconnaître la nécessité d’une complémentarité sans hiérarchie entre les deux faces de la créature humaine dont l’une créée en « vis-à-vis » a fait naître l’autre, afin d’initier par cette altérité, le sens de la relation et par conséquent la centralité du concept d’alliance.

La leçon de Judith se résume donc à ceci : par une certitude absolue de l’indestructibilité du lien d’alliance, par une conscience aiguë de l’existence de l’autre, qu’il soit peuple ami, ou dangereux ennemi, il est possible de venir au secours du Bien et de la Vérité de la foi en YHWH.

L’ennemi à détruire n’est pas le masculin mais sa prétention à se croire tout puissant, à se penser détenteur de la vérité unique et à considérer que seules sont garantes de la relation bonne au Dieu d’amour, les règles du jeu qui lui sont spontanées : la force d’Holopherne ou la mise en place de médiations dogmatiques et politiques figées.

Cette réflexion est un résumé de mon livre : Faîtes-les taire. Judith, un enseignement subversif, Préface d’Élisabeth Parmentier, Lyon, Olivétan, 2014, 208 p.

[1] Biblia N° 76, « Judith et Esther », (février 2009), Paris, Éditions du Cerf, p. 27.

[2] Paul Beauchamp, Cinquante portraits bibliques. Paris, Seuil, 2000, p. 239.

[3] Un hapax est un élément isolé, dont il n’existe aucune autre mention.

[4] Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié, La croix du Christ, fondement et critique de la théologie chrétienne, (Cogitatio Fidei N° 80), Paris, Éditions du Cerf, 1974, 392 p., p. 23.

[5] Cardinal Joseph Ratzinger, La fille de Sion. Considérations sur la foi mariale de l’Église, traduction, présentation et annotations par Sophie Bingelli, (Cahiers de l’École Cathédrale N° 55), Parole et Silence, Paris, 2002, 112 p.

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