Salomé Saqué, Résister, Paris, Payot, 2024

Recension de Sylvaine Landrivon

La journaliste Salomé Saqué rassemble dans un petit livre, intitulé tout simplement Résister,  les outils pour réagir face à l’implantation de plus en plus perceptible de l’extrême-droite en France. Elle décortique les mécanismes de la progression de ce mouvement, et signale les conséquences qu’il fait peser sur notre société. Elle note, dès l’introduction, que tout a changé dans cette dernière décennie et que « la société civile et les institutions paraissent bien moins réactives lorsque le danger vient de l’extrême-droite » (p.7). Ainsi, « parler d’inégalités sociales ou d’urgence climatique est désormais perçu comme un acte militant » (p.7). Or, « défendre des valeurs humanistes ne devrait pas être une extravagance ou l’apanage d’une poignée de militants criminalisés » (p.9). Et elle prévient, inquiète, que si nous ne développons pas rapidement une résistance collective, nous risquons de « franchir un point de bascule vers un régime mettant nos libertés individuelles en péril » (p.10).

L’autrice construit son étude en trois parties, analysant d’abord le danger qui vient, puis la bataille culturelle pour finalement nous donner des pistes afin de résister, aujourd’hui.

Dans la première partie, elle analyse l’émergence des menaces qui pèsent déjà sur les femmes, les personnes LGBTQIA+, les discriminations liées aux origines ; tout ce que cette mouvance appelle le « wokisme ». Elle note que l’Italie voit déjà l’influence de l’extrême-droite à l’œuvre dans l’autorisation de laisser entrer des groupes anti-IVG dans les cliniques.

Le moyen utilisé par l’extrême droite est de noyauter la presse, d’affaiblir le pouvoir juridique en contestant ses décisions. Face aux agissements du RN, Salomé Saqué nous rappelle les signes avant-coureurs décrits par Umberto Eco dans Reconnaitre le fascisme paru en 1997 : le culte de la tradition, le refus de toute pensée critique, l’irrationalisme, la peur de la différence, le racisme, le machisme et le mépris pour les faibles… Tous ces critères, propagés par le RN aujourd’hui, devraient sonner comme des alarmes et des incitations à réagir vite.

La deuxième partie de l’ouvrage aborde la bataille culturelle qui emprunte trois pistes. La première est médiatique, par l’influence dangereuse de Vincent Bolloré et de son système qui impose ses thèmes « l’obsession pour l’immigration, l’insécurité, … » (p. 47). Comme elle le remarque, même quand on n’approuve pas son discours, on commente les polémiques qu’il fait émerger… Et là apparaît la bataille sémantique car « l’extrême droite a su imposer son champ lexical dans le débat public » (p.55). Or, comme l’a montré George Orwell, « si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée ». Vient enfin la bataille numérique. Giuliano da Empoli l’a développée dans Les Ingénieurs du chaos. « Un conglomérat mondial de think tanks entre autres ultra-conservateurs et libertariens, a, subtilement mais efficacement contribué à l’ascension de l’extrême droite partout dans le monde. » (p.51). L’autrice évoque « l’expansion du lifestyle réactionnaire », mais aussi la façon dont les fausses informations se propagent « en moyenne six fois plus vite que la vérité » (p.67), et toutes les ruses de la fachosphère, entretenue par des milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin…

Face à ce constat, il faut trouver les moyens de résister car « l’extrême droite ne se contente pas de surfer sur les inquiétudes, elle les amplifie, les déforme, les instrumentalise ». Il importe donc de lutter de manière individuelle et collective, et surtout de veiller aux « dangers de l’endormissement » (p.75). En exergue d’un chapitre intitulé comme un clin d’œil à Michel Foucault : Le savoir est un pouvoir, l’autrice rapporte ce propos d’Edgar Morin à Libération en 2024 « La nouvelle résistance est d’abord la résistance de l’esprit aux mensonges, aux illusions, aux illusions collectives sur lesquelles surfe l’extrême droite en France et en Europe ».

La neutralité n’existe pas et « le refus de la neutralité face à l’extrême droite ne peut pas s’appliquer qu’aux seuls médias qui ont leurs responsabilités mais sont loin d’avoir toutes les cartes entre leurs mains. » (p.89). Il faut informer, et d’abord ses proches ; savoir convaincre, en écoutant son interlocuteur et en identifiant au préalable des valeurs communes. Il faut s’armer intellectuellement, notamment en soutenant la diversité des médias, en insistant sur l’importance du service public de l’audiovisuel. Et puis il faut recréer du lien. Une autre belle citation de l’autrice vient d’Albert Camus : « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité. » Face à l’extrême droite qui se nourrit de la division, il faut s’engager dans le collectif, associatif, syndical, partout où il est possible de « bâtir un sentiment d’appartenance et de solidarité, en impliquant dans de nombreux cas des personnes de divers origines et milieux sociaux dans des projets communs. » (p. 99).

Ce petit livre repose sur une conviction profonde. « On ne joue pas avec l’extrême droite ; on la combat, partout, tout le temps, au nom d’un idéal : la démocratie. » (p.112). C’est pourquoi l’autrice, journaliste, met au service de toutes et tous, des informations et des outils pour nous inciter à agir courageusement et vite.

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