La Première histoire, Frédéric Gros, Paris, Albin Michel, 2024. Recension Sylvaine Landrivon
Lors de notre rencontre du 21 mai 2026, Marguerite du groupe Magdala d’Orléans, m’a offert un roman publié en 2024, magnifique outil récréatif pour l’édification des catholiques en regard du féminisme. Il s’agit du livre de Frédéric Gros intitulé La Première histoire qui raconte la vie -et la mort- de Théoklia/Thècle disciple de l’apôtre Paul. Parue chez Albin Michel en 2024, cette histoire romancée est conçue pour éveiller la curiosité et s’interroger sur ce qu’a fait l’institution religieuse chrétienne aux femmes, dès les premiers siècles.
Si le livre demeure globalement fidèle aux Actes de Paul et de Thècle[1], datant du IIè siècle, il assume clairement son caractère romanesque, car non seulement l’existence de cette jeune femme n’est officiellement avérée que dans des écrits apocryphes chrétiens, mais ceux-ci ne fournissent pas tous les éléments, notamment psychologiques, que propose l’ouvrage. Thècle, Théoklia, ou Thékla, selon les traductions, n’est jamais mentionnée dans le Nouveau Testament. Cette absence de référence biblique stricte, ne saurait toutefois pas être rédhibitoire puisque tout catholique sait que plusieurs dogmes relatifs à Marie, la mère de Jésus, proviennent eux aussi de documents apocryphes…
En parcourant avec gourmandise les pages de La Première femme, on comprend que les chrétiennes féministes souhaitent réhabiliter la figure de Théoklia (plus souvent appelée Thècle) car il fait état d’une jeune femme provenant d’Iconium ( Konya dans l’actuelle Turquie), pleine de courage et de détermination, qui se convertit aux discours de Paul, lors de son passage dans la ville, au premier siècle de notre ère. Pour suivre l’apôtre, elle abandonne son fiancé, fait vœu de rester vierge, renonce à son statut social, et accepte sans sourciller de subir humiliations, et condamnations à mort, desquelles elle échappe miraculeusement plusieurs fois avant de succomber à la haine alentour. Auparavant, elle aura eu le temps de prêcher, de convertir, de baptiser sans doute, au point de devenir une figure majeure du christianisme oriental.En revanche, en Occident, elle tombera dans un oubli total. 
Le premier à la remettre à l’honneur est, comme le rappelle Frédéric Gros dans sa Postface, Salomon Reinach dans son livre Cultes, mythes et religions[2]. Nous sommes bien loin d’une réintroduction chrétienne de cette sainte. Dans son chapitre sur celle qu’il nomme Thekla, Salomon Reinach choisit une posture plus extérieure, moins psychologisante, que celle mise en œuvre par Frédéric Gros. Il parle de récit largement légendaire tout en attribuant le succès de cette “héroïne” au besoin populaire de sainteté féminine autonome. Ainsi, l’un et l’autre soulignent une tension réelle dans le christianisme ancien autour de la place des femmes, dans la distribution de l’autorité, comme dans la pratique de l’ascèse.
Petite ombre au tableau : à travers son roman, Frédéric Gros offre une figure assez dérangeante de Paul qui tisse avec Théoklia une relation ambiguë. Paul semble admirer la foi et le courage de celle qui s’impose à lui, mais tout se passe comme s’il jalousait sa force, et il se comporte très lâchement vis-à-vis d’elle tout au long du roman. Certes, l’écart entre les deux personnalités permet de mettre en évidence le caractère subversif d’une femme qui enseigne et agit comme un apôtre, mais fallait-il dénigrer Paul à ce point ? La détermination de Théoklia ne serait pas moins belle si Paul acceptait de la baptiser malgré la désapprobation de son entourage, et s’il ne fuyait pas sans cesse en abandonnant celle qui l’a si bien compris, à un sort tragique. Cela dit, quand on lit L’Évangile selon Marie[3], rédigé sans doute à la même époque que les Actes de Paul, c’est-à-dire, très tôt, on mesure à quel point les disciples et apôtres réagissaient mal à l’autorité accordée aux femmes. Tous n’avaient pas la hauteur de vue du Christ dans la répartition des charges en vue de transmettre la Bonne Nouvelle. Paul semble pourtant faire exception dans ses lettres, en nommant de nombreuses femmes à des fonctions de responsabilité…
Quoi qu’il en soit, voici un superbe roman pour l’été et je sais gré à mon amie Marguerite Ch. de me l’avoir offert. Il faut juste conserver dans un coin de l’esprit que l’auteur sélectionne et amplifie sans doute certains traits afin de construire une superbe figure de résistance spirituelle et politique qui illustre ce que les femmes catholiques revendiquent en vain depuis 40 ans. Theoklia ne prend-elle pas ainsi des allures un peu trop “contemporaines” ? Mais ce qui donne raison à l’auteur sur le fond, c’est que cette apôtre a dû apparaître suffisamment subversive en Occident, pour être invisibilisée.
On sait pourtant qu’elle a été vénérée en Europe occidentale puisque la Basilique Sainte-Thècle (Basilica di Santa Tecla) était une importante église paléochrétienne de Milan, en Italie. Elle est décrite ainsi dans les guides : « Dédiée à sainte Thècle, martyre du Ier siècle, elle jouait un rôle central dans la topographie religieuse de la ville antique. Ses vestiges se trouvent sous la place du Dôme, près de la cathédrale actuelle. »
D’autres vestiges se trouvent à Rome dans les catacombes près de la Basilique Saint-Paul-hors-les-murs….

[1] François Bovon, Pierre Geoltrain, (dir.), Écrits apocryphes chrétiens, vol. I, Paris, Gallimard, Coll. Pléiade, 1997, 1782 p., « Actes de Paul », trad. et présentation de Willy Rordorf, Pierre Cherix et Rodolphe Kasser, p. 1117-1177
[2] Salomon Reinach, Cultes, mythes et religions, Coll. Bouquins, Paris, Robert Laffont, 1996. (Frédéric Gros se réfère à l’édition de 1912 chez Ernest Leroux).
[3] Pierre Geoltrain, Jean-Daniel Kaesli (dir.), Écrits apocryphes chrétiens, vol. II, Paris, Gallimard, Coll. Pléiade, 2006, 2208 p., « Évangile selon Marie ».