Catherine Borella, Le Féminisme autrement. Force, larmes, beauté, (Métaphysique au quotidien), Paris, L’Harmattan, 2026, 124p.
Recension Sylvaine Landrivon
Recenser le livre d’une amie est un rude exercice, a fortiori quand le titre annonce une perception du féminisme qui n’est plus tout à fait la nôtre. Mais l’écriture et la réflexion de Catherine Borella exigent davantage qu’une simple impression. Il faut faire abstraction de ce qui ressemble à une approche essentialiste, pointant la recherche d’une identité féminine au singulier, et passer outre la quête d’une « ontologie féminine ». C’est que le défi de l’autrice est téméraire : dénoncer la conception patriarcale de la société et du monde tout en donnant une image positive du « féminin » sous les signes annoncés dès le titre : sa force, ses larmes et sa beauté. Le tout avec un argumentaire philosophique qui emprunte à la fois aux Antiques, aux Modernes, aux phénoménologues et autres spécialistes en psychologie du développement. La bibliographie annonce ainsi Platon dans Le Ménon et Le Banquet, mais aussi Pascal, puis Heidegger, jusqu’à Hannah Arendt, Sylviane Agazinski, Simone Weil, en passant par Carol Gilligan et Françoise d’Eaubonne. C’est dire que tous les aspects de la philosophie seront questionnés à la recherche de ce que l’autrice nomme dès l’avant-propos « un féminisme solaire ». Mais une question se pose dans son approche. Elle envisage un féminisme « autrement » certes, mais autrement par rapport à quels féminismes, et avec quelle conception de la différence sexuelle ? La voie empruntée est étroite qui refuse l’assignation patriarcale d’un féminin inférieur, autant que celle d’un « genre conçu comme une pure construction sociale révocable » (p.9). Ce parcours plein de pièges avait déjà été exploré dans un livre paru en 2014 : La Femme remodelée[1], prenant les mêmes risques, rencontrant parfois de semblables impasses.
Observons ce que nous disent les neuf chapitres qui composent Le Féminisme autrement. Le premier part d’un constat de délabrement du monde provoqué par la science vantée par des élans machistes comme celui de Fr. Bacon au XVIIe : « La Nature est une femme publique ; nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner à nos désirs[2] ». Pour en sortir, l’autrice convoque le féminin comme puissance et capacité à donner la vie, et cherche une vérité du genre de celle évoquée par Socrate dans le Ménon : « une sorte de féminisme de la diagonale » (p.18). Mais quel féminisme ? C’est l’objet du deuxième chapitre.
Catherine Borella dénonce, dans le féminisme des années 70, une « espèce de dualisme » qui consisterait à faire croire que « l’identité féminine n’est qu’une vaste construction culturelle, séparable du corps » (p.21), et elle s’offusque : « on commence souvent par évoquer une pseudo-essence ou nature comme on parlerait d’un déterminisme arbitrairement imposé, mortifère, oppressif, et on répudie l’idée comme si on l’avait véritablement pensée » (p.22). Sans nier la réalité des personnes transgenre, elle rappelle avec Fr. de Waal que « chez la majorité des gens, le sexe et le genre sont congruents ». Elle reconnaît ensuite la réalité permanente de l’oppression des femmes à tous les niveaux de la société. Mais, demande-t-elle : « Faut-il qu’il n’y ait ni essence ni nature d’aucune sorte, ni transcendance, ni métaphysique pour pouvoir combattre efficacement la domination multiséculaire des femmes, pour pouvoir penser leur libération ? » (p.25)
Avec Merleau-Ponty, contre Beauvoir, elle ne dit pas « j’ai un corps mais je suis un corps », et ce corps détermine une manière d’être au monde que nous ne choisissons pas indépendamment de notre biologie. « Quel malheur si mon corps n’a aucun sens à me faire découvrir, si ce que je suis n’est qu’une construction sans qu’il en soit la terre première » (p.28). Les mots dangereux sont lancés : pour l’autrice « la femme » possède « la valeur suprême de l’enfantement et du prendre soin, elle en a l’intuition profonde inscrite dans son corps » (p.30). De ce féminin, elle tire les leçons portées, dit-elle, par Hannah Arendt, Simone Weil, qui mieux que leurs homologues masculins auraient pensé le monde pour « mettre au-dessus de tout l’enfantement ‟d’hommes nouveauxˮ, et le souci de l’autre souffrant » (p.30).
Le chapitre 3 rappelle que depuis les premiers théologiens (Tertullien) jusqu’aux plus grands philosophes dont Pascal, les hommes ont instrumentalisé une « infériorité féminine qui est bien sûr sans fondements réels. » (p.33). Mais, selon Catherine Borella, les différents féminismes sont portés par celles qui appartiennent à la catégorie que Pascal appelle les « demi-habiles », qui « troublent le monde et font les entendus » (p.36). Elle en appelle un autre qui serait devant nous.
Bien qu’admettant qu’en tout humain il y a du masculin et du féminin, l’autrice pose « la reconnaissance de l’altérité sexuelle [comme] une valeur sociale fondamentale » (p.41). Et elle conclut le chapitre en déclarant : « Nous serons des habiles, c’est-à-dire des sages, lorsque nous pourrons […] atteindre un peu l’essentiel en nous, entrevoir le sens profond, la signification à la fois intemporelle et incarnée de nos identités humaines » (p.42-43).
Le chapitre 4 s’intitule « Le corps de la femme et la puissance d’ouverture ». Il rappelle en citant R. M. Rilke que notre corps est notre « frère ainé », « né avant nous, c’est-à-dire avant que nous en ayons conscience » (p.47). S’en suit une étude du « corps de la femme ». Un vagin, un utérus (une grotte) : une « ouverture visible », « présence physique du non-être ». L’autrice précise aussitôt que « ce n’est pas un vide qui demanderait à être rempli pour qu’il y ait accomplissement » (p. 48) On se rassure en lisant que cette ouverture est une « puissance », mais l’inquiétude revient avec l’adjonction de l’idée d’hospitalité. Quid de cette « femme hospitalière », qui lui faire écrire que « Se posséder soi-même comme puissance d’ouverture : c’est le point de départ du sens réel de la féminité » ? (p.51)
C’est l’objet du chapitre 5. Il va lier au féminin la capacité d’accueil, l’essence de la générosité du social, jusqu’à la phrase peut-être attendue : « Cette puissance d’ouverture et cette capacité à enfanter qui la font nommer femme hospitalière sont des prérogatives royales, d’un prix infini » (p.54). Le piège se referme, même si Catherine Borella admet très vite que « cette hospitalité n’est concevable que dans l’élan de la liberté », notamment celle de refuser la maternité, en interrogeant toutefois les limites du droit à l’avortement. Poursuivant son développement de la femme hospitalière, l’autrice, la hisse gardienne du lien, celle « qui active sans cesse à nouveau le tissage » (p.62). Et pourtant, il faut compter avec sa « vulnérabilité ». Une vulnérabilité qui n’exclut pas la force et peut même devenir « un trésor parce qu’elle ouvre l’immense champ des relations humaines » (p.63). Percevant cette faiblesse comme « la force du vivant » (on pense à celle du Christ), elle montre sans surprise que « l’immense majorité des actes et des métiers du care est exercée par des femmes » (p.65), et s’étonne de cette « dévalorisation des représentations du don, alors qu’il est toujours, premier, indispensable, vital ». Après un bref excursus – à moins que ce soit une illustration – sur la GPA et le droit de l’enfant versus le droit à l’enfant, nous parvenons au cœur du texte avec le concept de « féminisme de la diagonale ».
Avec une honnêteté qui l’honore, Catherine Borella explique face au féminisme, qu’elle « se sent étrangère à celles qui manifestent, le poing levé, pour des causes que je vois liées à de l’aveuglement bien plus qu’à de la sagesse » (p.71), tout en précisant aussitôt : « mais comment ne pas être féministe, alors que leurs combats, depuis plus d’un siècle, sont légitimes, efficaces, incontournables ? » Donc féministe, mais avec la difficulté de faire coïncider les deux tendances : refus des manifestations et validation des combats. « La vérité sur les femmes a été absorbée dans un ensemble de préjugés qui l’ont peu à peu neutralisée, modifiée, voire éteinte, pour pouvoir retourner à l’espèce de ronron patriarcal » (p.72-73). Elle réagit en philosophe et montre que l’on a, très tôt, « mal pensé la femme ». Pour cela, elle convoque Platon qui place Diotime au centre de l’enseignement de Socrate avant de dénigrer les femmes dans le Timée ; puis la Bible qui donne aux femmes une place majeure, jamais reconnue par une institution phallocratique « relayant à l’envi les croyances irrationnelles de l’infériorité féminine » (p.73). C’est une fois ce ménage effectué qu’intervient le concept de « féminisme de la diagonale ».

Inutile d’avoir lu le Ménon de Platon et l’enseignement du doublement du carré qui invite à changer ses repères et à fuir les fausses évidences. Catherine Borella reproduit l’expérience pour ses lecteurs et lectrices. Elle explique que ce n’est pas en intervenant sur le côté du carré mais sur sa diagonale que se trouve la solution. Autrement dit, il faut renoncer à la facilité et à la chausse-trappe des fausses évidences dans la recherche de la vérité. « La diagonale, c’est le salut de la pensée, c’est un autre univers de sens, c’est entrer dans un autre espace. Il faut cesser de regarder jusqu’à s’hypnotiser cette réalité initiale parce qu’on ne connaît qu’elle, et cesser de croire qu’il n’y a pas d’autre vérité » (p.77).
Leçon reçue, mais pour dire quoi ? Qu’il faut sortir des excès du féminisme radical, vécus comme « une véritable dictature sociétale », face aux questions de genre, de maternité… Elle met en débat Carol Gilligan et Elisabeth Badinter. Toujours rigoureuse, elle rappelle que la psychologue américaine a relativisé les positions qu’elle prenait dans Une Voix différente, pour ne plus réserver le care à la part féminine de l’humanité. Pour développer sa « diagonale » l’autrice retourne vers Platon et souligne que c’est à une femme que Socrate dans Le Banquet, demande de devenir « son maître » : Diotime va lui apprendre comment accoucher de la vérité qui est en lui. Catherine Borella en tire la conclusion suivante : « C’est ainsi que Platon nous montre avec le récit de cette rencontre entre Socrate et Diotime combien, tout être humain pour s’accomplir a besoin de développer en lui l’énergie féminine, présente dans notre esprit comme celui qui accueille, nourrit, fait croître, et finalement, fait naître ». (p.88).
De ces leçons platoniciennes, l’autrice veut dégager la puissance mais surtout revenir au droit à la vulnérabilité féminine qui ne serait plus un défaut comme l’a prétendu le patriarcat mais « une force spécifique, un joyau identitaire », et le siège d’une « énergie ». « Et cette qualité d’énergie implique la vulnérabilité, car elle implique comme un creux, une moindre force, une moindre certitude, une place pour qu’autre chose puisse être » (p.91). L’image du Christ saute alors aux yeux, mais l’autrice ne fait pas ce parallèle. Elle invite à s’approprier une vie « dans laquelle l’énergie féminine donne à la vérité naissante l’hospitalité attentive qui va lui permettre de croître, et de naître dans la joie et la douleur de l’accouchement » à laquelle elle compare « l’énergie masculine qui se saisit des concepts comme un chasseur sur sa proie et déploie sa rationalité propre » (p. 93). Un court chapitre 8 revient sur quelques termes des premiers versets de la Genèse dans la Bible, souvent mal traduits et mal interprétés.
Le dernier chapitre illustre la « guerre totale contre les femmes » qui sévit dans les pays sous domination de fondamentalistes islamistes. Tout leur être doit disparaitre jusqu’à ne plus rien conserver de la clarté de la vérité dont parle Heidegger, jusqu’à ne jamais laisser la femme « être l’étant qu’elle est » (p.111). « On tue donc l’être des femmes en tuant leur liberté d’apparaître à la lumière du soleil, et d’y durer » (p.113). Elle note que « quelque chose dans la féminité fait peur aux misogynes, aux masculinistes, aux hommes qui […] sont épris en fait d’une caricature, d’une déviance, si peu assurés de leur identité qu’ils ne peuvent qu’en imposer une aberrante exagération » (p. 115). Face à eux, elle oppose un respect dans l’altérité car « si les femmes et les hommes ne font pas alliance pour empêcher le monde de devenir barbare encore davantage, nous n’y survivrons pas » (p.119). Pour cela, elle nous invite à aller ensemble « là où la liberté d’être règne dans la lumière, grâce à l’alliance entre les hommes et les femmes ». (p.120)
Dans cet ouvrage, Catherine Borella veut éviter les stéréotypes. Mais lorsqu’elle affirme que la femme est porteuse d’une force propre d’« ouverture, d’hospitalité et d’engendrement », comment distingue-t-elle cette valorisation d’un nouvel essentialisme féminin ?
C’est ce qu’avait tenté d’éviter La Femme remodelée en abordant dix ans plus tôt les mêmes thèmes, avec souvent des références semblables, car sans nier la valeur de la maternité, du soin, de l’accueil, il faut oser se demander pourquoi ces qualités devraient être assignées aux femmes. Elles ne peuvent pas se figer dans une définition normative de « la » femme. D’ailleurs pour quitter la philosophie et emprunter la voie prise au chapitre 8, ces qualités dites « maternelles » ne sont-elles pas aussi celles que Dieu manifeste envers son peuple, et la vulnérabilité dont il est ici question : le propre de l’expérience du Christ ? Ce complément d’approche permettrait à l’autrice de « dé-genrer » l’hospitalité, la sollicitude, l’engendrement, la compassion ou le soin qui, s’ils peuvent être attribués à Dieu, ne sont évidemment pas exclusivement « féminins », ce qui n’enlève rien à une nécessaire relation interhumaine. Mais l’autrice le souhaite-t-elle ou faut-il lire ici une apologie du différentialisme ?
La question demeure enfin de savoir si l’on peut promouvoir une « ontologie féminine » sans transformer en essence ce qui fut historiquement construit comme rôles féminins.
En somme : livre à lire absolument pour réinterroger sur le fond le type de féminisme qui est le nôtre, et voir comment toujours mieux affronter la complexité du sujet.

Réponse de l’autrice :
“À propos de l’essentialisme, c’est pour moi quelque chose de très important, qui est tout à fait lié avec le féminisme métaphysique que je souhaite penser. Car je crois que Platon et Aristote peuvent inspirer une pensée profonde de l’identité comme ce qui réalise peu à peu un sens lu, cherché, intuité- et à la fois évidemment construit. Bien sûr, pas ce qu’on dit qu’ils disent, mais ce qu’ils disent vraiment ( certains philosophes affirmant sans sourciller que Diotime n’était qu’une parenthèse pas très importante…)
J’essaie de montrer qu’affirmer l’existence d’une essence n’est pas ce qui produit de l’aliénation, mais du sens. Ce qui produit de l’aliénation, c’est ce qu’en a fait le patriarcat à temps et à contretemps : la figer en un déterminisme-prison. Au contraire, affirmer à la fois l’existence des essences et de la liberté n’est pas un tour de passe-passe conceptuel, mais le nœud même de la réalité que je veux promouvoir. Pour moi ce n’est pas une impasse, c’est au contraire l’effort constant pour déjouer les pièges d’une aliénation pensée tantôt à la manière patriarcale habituelle, se disant (faussement) « croyante » (la foi comme système identitaire clos) tantôt à la manière athée et « progressiste », affirmant en même temps l’absence de tout donné et de toute transcendance.
En fait, en tant que j’affirme l’existence d’un Dieu, j’affirme aussi l’existence d’un sens (donc des essences). Sinon, tout est construit : c’est très restrictif pour la liberté, qui devient réelle mais en même temps gratuite, abstraite, oubliant le corps (comme chez Sartre). Je voudrais promouvoir un construit-donné, un donné-construit, les deux se rencontrant sans cesse. Non pas devenir ce qu’on pense devoir être d’après les normes sociales de l’époque, mais ce qu’on est au fond de soi. C’est l’aventure d’une vie, et c’est l’aventure de notre liberté.
Je comprends très bien qu’affirmer un féminisme métaphysique soit étonnant, voire contradictoire. Pourtant c’est ça le féminisme de la diagonale, c’est ce que j’essaie de penser. C’est je crois l’intérêt de mon livre.
C’est vrai que je ne parle pas du Christ, car je ne veux pas parler en tant que chrétienne, (dans ce cas, je ferais un autre livre) mais en tant que philosophe. Pour autant, il est évident pour moi que le Christ, vrai Dieu et vrai homme, c’est l’Androgyne céleste, il rassemble en lui tout ce qu’il y a dans la virilité et tout ce qu’il y a dans la féminité, et tout ce qu’il y a dans l’humanité en général. Également au-delà, puisqu’il résume toute la Création puisque « par Lui tout a paru ». Évidemment qu’il n’est pas un archétype masculin, ni Marie archétype féminin. Sinon, tout humain ne pourrait s’identifier à lui, quel que soit son genre, de même que tout humain est je le crois destiné à enfanter le Fils à l’image de Marie, et à devenir comme elle une disciple parfaite, c’est bien ce que dit Saint Bernard d’ailleurs.

[1] Sylvaine Landrivon, La Femme remodelée. Centrer la grâce d’être femme sur la maternité : choix de Dieu ou des hommes ? Paris, Cerf, 2016, 488p. (Réédition de la publication de 2014).
[2] Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide, cité par l’autrice p.16-17.