Cours donné dans le cadre d’un D.U. de médecine sur la régulation des naissances, à Paris V Descartes, Paris XI, en décembre 2020.

 

Par Sylvaine Landrivon, docteure en théologie.

Tout comme la religion juive dont elle est issue, la religion catholique est fondée sur deux piliers que sont la Création et l’Alliance. C’est dire qu’il s’agit d’une religion dans laquelle la transmission de la vie (création) et le concept de relation (alliance) sont primordiaux.

Cela crée donc un rapport tout à fait particulier au respect de la vie et au désir de la donner.

Dans la religion catholique, la vie ne sera jamais évoquée en termes de droit mais en termes de don. C’est pour cette raison sans doute que les questions relatives à ce don de la vie ont pris une place si importante, au point parfois de l’absolutiser, peut-être même jusqu’au non respect de la vie elle-même, notamment pendant longtemps, de la vie des femmes qui ont dû assumer des situations parfois invraisemblables. Toutes n’ont pas la force et les moyens de la très catholique impératrice Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780) qui a dirigé son état tout en ayant 16 enfants.

Mais que l’on soit catholique pratiquant.e ou non, la régulation des naissances est une question majeure pour la vie des couples et plus particulièrement des femmes qui sont les premières à être atteintes dans leur corps, dans leur vie, par l’apparition de la vie.

Nous allons prendre le temps de voir que l’Église catholique a un peu assoupli ses positions vis-à-vis de ce sujet, grâce à une proclamation du pape François en 2016 : Amoris Laetitia, La joie de l’Amour.

Il s’agit d’une Exhortation apostolique c’est-à-dire d’une recommandation adressée aux fidèles sans avoir tout à fait la valeur juridique d’une encyclique.

L’encyclique est une lettre adressée par le pape à tous les évêques, à charge pour eux de la faire connaître aux fidèles. Elle expose la position officielle de l’Église sur un point de doctrine. Ces « ergotages » juridiques ont en réalité assez peu d’importance dans la hiérarchisation des textes, quant à leur autorité.

Jusque là, les lois contemporaines qui régissaient la régulation des naissances provenaient de l’encyclique Humanae vitae, (De la vie humaine) en 1968, qui a provoqué de lourdes controverses.

Parue sous le nom du pape Paul VI, elle est surtout le fruit de celui qui lui succédera sous le nom de Jean-Paul II et qui n’aura de cesse de renforcer les prérogatives et la supervision de l’Église dans le domaine de la régulation des naissances.

Depuis, toute l’Église ou presque, attendait un message d’apaisement. Il arrive en 2016. Il aura fallu 50 ans pour infléchir les règles et encore : les placer loin en-deçà des attentes des années 1960.

***

Dès la préface écrite par Mgr Jean-Luc Brunin, Amoris Laetitia annonce que sa réception doit éviter le piège de l’idéalisme et il cite le pape François qui reconnaît que jusque là :

« Nous avons présenté un idéal théologique du mariage trop abstrait, presque artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités effectives des familles réelles.[1] »

Mgr Jean-Luc Brunin explique que la démarche vise désormais « à dépasser le schéma trop pyramidal ou trop clivé entre une Église enseignante et une Église enseignée[2] ».

Pour la première fois, la hiérarchie ecclésiastique reconnaît que les clercs n’ont pas la science infuse… et ne peuvent pas parler de tout, toujours, avec autorité.

Le climat change donc un peu, mais il faut voir d’où nous partons, et ce qui va évoluer… ou pas.

***

D’une manière générale, la famille catholique est conçue comme lieu de la procréation, dans sa vocation à accueillir la vie comme don de Dieu. Nous avons dit que pour un catholique, cette vie ne se dit pas en termes de droit mais en termes de don. Autrement dit, la vie n’est pas produite par un couple ou par la science : elle est donnée, accueillie, reçue. Ces adjectifs couvrent tout le champ lexical d’un cadeau transmis dans la plus totale gratuité du don et sans aucune intervention extérieure.

En ce sens, chaque être humain est compris comme un mystère irréductible à une chose.

L’impératif catégorique de non réification (E. Kant) est commun à tous les humanistes ; c’est la notion de mystère qui est propre au christianisme et qui fait que le couple est invité à recevoir les « cadeaux » qui lui sont offerts ou non, l’Église encourageant toujours, de ce fait les familles nombreuses, parfois au-delà du raisonnable.

Cependant face à la réalité, face aux « signes des temps » -selon le vocabulaire du Concile Vatican II-, l’Église promeut depuis 50 ans, ce qu’elle nomme « la parentalité responsable ». A nous de voir comment.

Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, nous allons constater que si des nuances apparaissent, le discours de l’institution catholique a globalement assez peu varié sur le sujet.

De quoi disposons-nous pour aborder ce thème ?

Les documents magistériels qui transmettent les consignes aux catholiques n’ont pas tous la même valeur « juridique » :

  • ce sont soit des recommandations (exhortations apostoliques) ou communications diverses,
  • soit des lettres circulaires adressées aux évêques pour leurs fidèles (encycliques) ; ces dernières étant plus « fortes ».

Et, dans le domaine qui nous occupe, les textes appartiennent à deux catégories :

Ceux relatifs à la morale sociale :

L’encyclique Populorum progressio, de Paul VI, en 1967 ; Sollecitudo rei socialis, de Jean-Paul II, en 1988 ; L’encyclique Centesimus annus, de Jean-Paul II, en 1991…

et les documents sur la famille : L’encyclique Humanae vitae, de Paul VI, en 1968 ; Familiaris consortio, de Jean-Paul II, en 1981  et son encyclique Evangelium vitae, en 1995. Enfin Amoris laetitia, du pape François, le 08 avril 2016.

La référence ecclésiale la plus commune demeure toutefois le Catéchisme de l’Église Catholique paru en 1992 et approuvé par le pape Jean-Paul II. Cet ouvrage qui sert de base morale à la foi chrétienne n’a pas été revu depuis sa rédaction et n’a donc pas encore pris en compte les nuances de la dernière exhortation apostolique.

Un autre document pourrait servir de support à une réflexion sur ce qui touche à la régulation des naissances : le Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, édité au Cerf sous la direction de L. Lemoine, E. Gaziaux et D. Müller, en 2013. Attention toutefois : les articles étant rédigés par des théologiens « chrétiens », tous ne sont pas catholiques et peuvent orienter la réflexion hors des prescriptions magistérielles catholiques.

 

Nous allons aborder la régulation des naissances selon deux perspectives :

  • Celle de l’avortement, parce que l’Église catholique intervient par rapport à l’acte lui-même, mais parce qu’aussi elle dit quelque chose à celles et ceux qui le pratiquent, le tolèrent ou l’encouragent.
  • Celle de la contraception avec les limites qu’elle impose à une démarche qui –dans l’esprit- est contraire à sa conception de la vie. Nous évoquerons également brièvement la position de l’institution ecclésiale face aux PMA et à la GPA.

L’Église catholique et l’avortement

Il est un point sur lequel la position de l’Église catholique est demeurée « presque » identique au fil des siècles : celui de l’avortement.

« Presque », parce que la date de « l’animation » du corps, autrement dit de l’entrée de l’âme dans l’embryon, a été longtemps discutée, par les plus grands théologiens, sans jamais vraiment aboutir. (Voir L’animation de l’embryon humain et le statut de l’enfant à naître dans la pensée médiévale, par Maaike van der Lugt).

Au XIIè siècle par exemple, Guillaume de Conches, cherchant à partir de quand l’âme entre dans le corps, donc à partir de quand nous avons affaire à un être humain, repère 4 moments possibles : la conception, l’achèvement de la forme, l’apparition du mouvement et la naissance, et selon lui, le deuxième moment est le plus souvent admis. Pour lui, l’âme ne peut s’associer au corps qu’au moment où les conditions nécessaires à la vie sont remplies. Ce qui signifierait qu’un avortement précoce ne tuerait pas un être humain.

La grande question va être de savoir si l’âme est transmise par les parents (traducianisme) ou insufflée directement par Dieu (créatianisme). Si c’est Dieu : il la crée au moment qu’il souhaite ; mais si c’est par ce biais que l’âme se donne à l’enfant, comment se transmettrait le péché originel auquel tient tant st Augustin ?

De ce fait, même s’ils condamnent toute interruption volontaire de grossesse comme un péché grave, les théologiens et canonistes médiévaux ne qualifient pas d’homicide l’avortement intentionnel ou accidentel d’embryons informes. L’embryon informe ne possède pas encore d’âme et n’est donc pas un être humain. Mais du temps de st Thomas d’Aquin, il n’existe pas de discours unifié. Et lorsque les auteurs médiévaux avancent des chiffres précis sur l’infusion de l’âme qui attribue par conséquent, le statut d’humain, ces chiffres varient de trente à quatre-vingt-dix jours, moment où l’embryon acquiert les contours de la forme humaine.

Cette approche est intéressante car elle vient réinterroger la loi actuelle sur l’avortement en montrant que la question n’est pas nouvelle et que, si la terminologie diffère, le fond de la question demeure, et pose globalement les mêmes questions relatives à la durée.

Mais depuis longtemps, le Magistère insiste pour considérer que l’embryon est un être humain dès sa conception.

Si nous revenons au XXIe siècle, examinons ce que dit le Catéchisme de l’Église Catholique :

  • Au n° 2261 « L’Écriture précise l’interdit du cinquième commandement: “Tu ne tueras pas l’innocent ni le juste” (Ex 23,7). Le meurtre volontaire d’un innocent est gravement contraire à la dignité de l’être humain, à la règle d’or et à la sainteté du Créateur. La loi qui le proscrit est universellement valable : elle oblige tous et chacun, toujours et partout. »

On aurait pu se référer aux « Dix Paroles » (Dix commandements) prononcées par Dieu en Exode 20 plutôt qu’à ce passage plus confidentiel qui se trouve trois chapitres plus loin, mais alors, il aurait fallu s’en tenir à : « tu ne tueras pas » et dans ce cas, admettre que toutes les vies ne se valent pas selon le lieu où elles sont sacrifiées.

L’article du Catéchisme, mentionné ci-dessus, évoque aussi la règle d’or. Nous verrons en conclusion en quoi cette référence peut être un appui solide pour assister une patiente dans son choix.

Le Catéchisme de l’Église Catholique poursuit :

  • n° 2270 « la vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l’être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie » (cf. “Donum vitæ” 1,1).» et le texte précise que « L’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme une fin ou comme un moyen, est gravement contraire à la loi morale »

Le pape Jean-Paul II l’a rappelé dans son encyclique Evangelium vitae en 1995 : « la vie humaine est sacrée et inviolable dans tous les moments de son existence, même dans le moment initial qui précède la naissance. » La cause est donc entendue pour toute femme se faisant avorter : la sanction est l’excommunication latae sententiae.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

D’abord une excommunication : c’est la peine terrible qui frappait les hérétiques aux premiers temps de l’Église et au Moyen Age. C’est encore aujourd’hui la sanction la plus grave dans l’Église catholique (et depuis Vatican II, elle ne peut atteindre que des baptisés catholiques). Elle consiste en une exclusion complète de la communauté, de la participation aux biens spirituels, de l’accès aux sacrements.

Ensuite que veut dire « excommunication latae sententiae » : le Canon n° 1314 nous dit ceci : « Ordinairement la peine est ‘ferendae sententiae’, de telle sorte qu’elle n’atteint pas le coupable tant qu’elle n’a pas été infligée ; mais elle est ‘latae sententiae’, de telle sorte qu’elle est encourue par le fait même de la commission du délit, si la loi ou le précepte l’établit expressément. »

Sont passibles d’excommunication latae sententiae : l’apostasie (renier publiquement sa foi), l’hérésie, le schisme, la profanation des espèces (détérioration d’hosties consacrées par exemple), l’absolution de celui ou celle avec qui un prêtre aurait commis un péché contre la chasteté, l’appartenance à la Franc-maçonnerie, et l’avortement.

Ces excommunications peuvent être levées, soit par l’autorité qui l’a prononcée, pour les peines ferendae sententiae, soit par un évêque, pour une excommunication latae sententiae, donc dans le cas d’un avortement.

Et que se passe t-il pour le soignant qui participe à cet acte ?

Si nous revenons au Catéchisme de l’Église Catholique : le n° 2270 évoqué précédemment précise que : « la coopération formelle à un avortement constitue une faute grave ». Phrase qui est reprise au n° 2272 « La coopération formelle à un avortement constitue une faute grave. L’Église sanctionne d’une peine canonique d’excommunication ce délit contre la vie humaine. » L’Église est donc très claire et ne varie pas sur ce point.

Le code de droit canonique de 1983 dans son canon 1398 stipule, quant aux sanctions :

« Qui procure un avortement, si l’effet s’en suit, encourt l’excommunication latae sententiae  GS 27 51 CIS 2350 CIO 1450 »  Donc, même punition que la femme qui avorte. En outre, les personnes qui incitent publiquement à l’avortement sont officiellement exclues du droit de communier (hommes politiques, scientifiques…) sous le coup du Canon 915 : « ceux qui persistent avec obstination dans un péché grave et manifesté ne seront pas admis à la sainte communion ». Ils reçoivent la même sanction que les divorcés remariés.

Or, nous savons qu’un texte de loi est actuellement à l’étude, en France. Telle qu’amendée en commission des lois, cette proposition de loi « visant à renforcer le droit à l’avortement » prévoit :

L’allongement du délai de recours à l’IVG de 12 à 14 semaines de grossesse.

La suppression de la clause de conscience spécifique pour les soignants.

L’ouverture du droit pour les sages-femmes à pratiquer des avortements « par voie chirurgicale », « avant la fin de la dixième semaine de grossesse ».

La suppression du délai de 48 heures pour les femmes demandant un entretien psychosocial et la publication, par les agences régionales de santé, d’un répertoire des professionnels pratiquant l’IVG.

Puisque ce projet de loi évoque la clause de conscience et l’élargissement des pratiques abortives aux sages-femmes, nous pouvons le détailler un peu à la lumière d’une approche catholique.

D’abord, il ne faut pas faire dire à la proposition de loi plus qu’elle ne dit.

La proposition de loi présentée le 16 septembre par la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale stipule, dans son exposé des motifs, de « supprimer la double clause de conscience en matière d’IVG ». Cela se traduirait par une modification de l’art. L2212-8 du code de santé publique, dont la rédaction deviendrait beaucoup moins solennelle.

Ainsi, le nouvel article ne précise plus qu’« un médecin n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse » mais seulement qu’en cas de refus, il doit en informer la patiente et lui transmettre les coordonnées d’un confrère. Quant au deuxième alinéa, qui précise actuellement qu’« aucune sage-femme, aucun infirmier ou infirmière, aucun auxiliaire médical, quel qu’il soit, n’est tenu de concourir à une interruption de grossesse », il supprimerait la mention des sages-femmes.

Il s’agit donc surtout d’un changement sémantique qui vise, selon les rapporteuses du texte à « ne plus stigmatiser le recours à l’IVG ». Elles reconnaissent toutefois que, « cette modification ne change rien en pratique », puisque selon le code de déontologie des médecins : « Hors le cas d’urgence et celui où il manquerait à ses devoirs d’humanité, un médecin a le droit de refuser ses soins pour des raisons professionnelles ou personnelles. »

Donc, aucune loi ne peut supprimer la liberté de conscience des médecins reconnue par le Conseil constitutionnel.

Quoi qu’il en soit, l’Église catholique s’oppose, bien entendu, fermement à cette proposition de loi, (Voir Article d’Emmanuelle Lucas dans La Croix du 08/10/2020.) puisque dans l’Église catholique, l’avortement reste un interdit absolu, et ce, jusque dans les textes les plus récents, y compris pour les membres du corps médical.

Dans l’Exhortation apostolique « Amoris Laetitia », le pape François rappelle qu’il n’est pas question de transiger et dit ceci au §83 :

Si la famille est le sanctuaire de la vie, (…) le fait qu’elle devient le lieu où la vie est niée et détruite constitue une contradiction déchirante. La valeur d’une vie humaine est si grande, et le droit à la vie de l’enfant innocent qui grandit dans le sein maternel est si inaliénable, qu’on ne peut d’aucune manière envisager comme un droit sur son propre corps la possibilité de prendre des décisions concernant cette vie qui est une fin en elle-même et qui ne peut jamais être l’objet de domination de la part d’un autre être humain. […] Voilà pourquoi « à ceux qui travaillent dans les structures de santé, on rappelle leur obligation morale à l’objection de conscience[3] ».

On note la fermeté du rappel de l’obligation morale à l’objection de conscience, dont il ne sera pas question à propos de la contraception.

Une seule exception : pour sauver la vie de la femme enceinte. En effet, l’Église catholique reconnaît que certains actes causant indirectement un avortement peuvent être légitimes. Ceci est le cas lorsqu’un médecin effectue une procédure nécessaire lorsque la vie d’une femme est en danger même si cette procédure causera la mort de l’embryon ou du fœtus. On considère alors que l’intention est de sauver la vie de la femme et non de mettre fin à la grossesse.

***

Retour aux étapes récentes sur la contraception :

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ce sujet divise les fidèles, majoritairement favorables à la liberté de la contraception, et une partie de la hiérarchie cléricale, opposée à tout changement de doctrine.

Pour mémoire, le concile Vatican II, (11/10/1962-08/12/1965) tout en élaborant une théologie très positive de la conjugalité et du sacrement du mariage s’était abstenu d’aborder la licéité de l’usage de la pilule contraceptive.

En effet, le débat ne faisait pas l’unanimité au sein des commissions, et conduisit le pape, poussé par quelques conseillers réactionnaires, à se réserver la décision sur le sujet.

Ainsi, dans la constitution Gaudium et spes §51, la note 4 précise que :

« Par ordre du Souverain Pontife, certaines questions qui supposent d’autres recherches plus approfondies ont été confiées à une Commission pour les problèmes de la population, de la famille et de la natalité pour que, son rôle achevé, le Pape puisse se prononcer. L’enseignement du Magistère demeurant ainsi ce qu’il est, le Concile n’entend pas proposer immédiatement de solutions concrètes ».

C’est un choc immense au sein de la communauté catholique. La commission se réduit vite à peu de monde et se centrera surtout sur le futur Jean-Paul II fermement opposé à une libéralisation de la contraception. Il aura gain de cause.

La parution de l’encyclique le 25 juillet 1968, fera l’effet d’une « bombe » chez les laïcs et les experts qui n’auront pas été suivis (ils étaient, en grande majorité, favorables à cette ouverture).

Mais l’encyclique Humanae vitae veut d’abord réaffirmer la compétence d’une parole magistérielle, seule capable d’interpréter la loi naturelle et d’expliciter la nature du mariage. Et, pour la hiérarchie ecclésiale, il s’agit de ne pas dissocier rapports sexuels et procréation.

A cet effet, le texte précisait que : « tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie »

Le paragraphe 14 est très clair : « Est exclue toute action qui, soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation. »

Et Jean-Paul II estimait « qu’un acte conjugal rendu volontairement infécond » est « intrinsèquement déshonnête », même dans une famille déjà pourvue de nombreux enfants.

Selon le jésuite Joseph Moingt, un tel coup de massue sur les femmes, qui sont concrètement les premières à devoir affronter le poids de naissances à répétition, a grandement contribué à vider les églises (des femmes elles-mêmes qui ont compris qu’elles n’étaient pas entendues, et plus tard de leurs enfants qu’elles n’ont pas poussés vers l’adhésion à une pratique aussi déconnectée des réalités). Dans les paroisses, l’encyclique Humanae vitae est perçue comme une défiance par certains catholiques qui ne sentent pas considérés comme des adultes dans la foi.

D’ailleurs les Églises Orthodoxes seront un peu surprises :

A propos d’Humanae Vitae, le patriarche de Constantinople Athénagoras Ier, ami de Paul VI, a déclaré qu’il comprenait et approuvait pleinement l’intention profonde de l’encyclique mais trouvait « détails et recettes » inutilement invasifs dans l’intimité sacrée des époux. De fait, en ce qui concerne la régulation des naissances, très majoritairement les Églises Orthodoxes se contentent de rappeler le sens de l’amour vrai, sa naturelle et surnaturelle fécondité, mais laisse le choix des méthodes (non abortives, évidemment) au consensus des époux. « Quand les époux se retirent dans leur chambre nuptiale, tout ce qu’il y font dans le respect, et l’amour mutuels est saint, et cela ne regarde pas les clercs. »

Côté catholique, on invite les couples à la continence et seules les « méthodes naturelles » sont tolérées, sauf bien entendu le coït interrompu, le fameux « crime d’Onan ».

Une minute d’histoire biblique :

Le patriarche Abraham a eu un fils Isaac avec Sarah, et lui-même a eu 2 fils : Jacob et Esaü. L’un des 12 fils de Jacob : Juda, avait lui-même trois fils dont l’ainé Er, époux de Tamar, et ensuite Onan, nous dit le livre de la Genèse au chapitre 38.

Er étant mort sans enfant, Onan doit, selon la loi juive, épouser sa belle-sœur afin de donner une descendance à son frère. Mais Onan s’y refuse et pratique le coït interrompu (ou pour d’autres : la masturbation d’où le nom d’onanisme donné à celle-ci). En réalité la Bible se contente de préciser qu’il répand sa semence sur le sol. Dieu, très en colère de cette transgression qui l’empêche de donner une descendance à la tribu de Juda fait mourir Onan.

L’Église catholique a lutté par tous les moyens pour interdire ce qu’elle considérait comme un abominable péché, délaissant (ignorant peut-être) totalement la raison du châtiment divin qui ne disqualifiait pas le plaisir mais le refus de poursuivre la généalogie du peuple de Dieu.

On sait quels dégâts psychologiques entrainera, chez de très nombreux adolescents, la traque acharnée des prêtres pour pourchasser la masturbation assimilée au geste d’Onan…

Voir sur ce sujet, et plus généralement sur le rapport de l’Église à la contraception, le livre du Père Loïc Berge paru juste avant la publication d’Amoris laetitia. Il s’intitule : Contraception : sortir du malentendu[4].

***

Autorisation de moyens naturels, donc, mais sous contrôle ! Et surtout, en laissant une chance à la vie…

Cela signifie que le couple doit choisir de n’avoir de relations sexuelles qu’au cours des périodes infécondes du cycle de la femme. De cette façon, il n’intervient pas par des moyens artificiels sur ce cycle, mais s’adapte à la « nature » qui offre alternativement dans le cycle féminin des jours stériles et des jours féconds. Cela permet d’espacer les naissances tout en restant ouvert à la vie.

Cependant, cette préconisation d’utilisation des méthodes « naturelles », réduit les femmes à leur rythme biologique. De ce fait, elle se présente comme un curieux moyen de respecter leur dignité et l’amour au sein du couple. Car il faut peut-être s’interroger sur la manière de considérer les relations sexuelles, le respect du désir de chacun, et la complicité au sein d’un couple, s’il faut aborder le plaisir avec un calendrier et un thermomètre à la main…

Comme l’écrit la théologienne Monique Baujard[5] dans un entretien pour Ouest France paru le 22/07/2018, à propos d’Humanae vitae : « C’est bien un texte écrit par des hommes célibataires qui vivent eux-mêmes cette continence. On place la vertu dans le moyen, or la vertu n’est jamais dans le moyen, mais dans le cœur des hommes. »

Après la proclamation d’Humanae vitae, le choc et la prise de distance – y compris de catholiques fervents- sont tels, qu’il va falloir mettre en place un concept nouveau.

En 1980, le pape Jean-Paul II, décidément très impliqué sur le sujet, va inventer la « loi de gradualité » afin de ne pas faire fuir tous les couples. Il va ainsi accorder des « circonstances atténuantes » aux couples peu assidus à suivre par ces préconisations:

« Qu’ils [les couples] soient convaincus que les défaillances d’époux par ailleurs généreux dans leur vie personnelle et apostolique, ne sont pas d’une gravité comparable aux fautes des couples qui méprisent cet enseignement et se laissent dominer par l’égoïsme et la recherche du plaisir. Ils ne doivent pas s’éloigner des sacrements, bien au contraire » (…) Cette loi de gradualité explique, en somme, que : « La contraception ne peut jamais être un bien. Elle est toujours un désordre, mais ce désordre n’est pas toujours coupable ».

Il poursuit dans cette voie avec l’exhortation Familiaris Consortio publiée le 22 novembre 1981 qui va clarifier cette approche : « un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. » (§9).

En d’autres termes : cette « loi de gradualité » se veut imprégnée de réalisme pastoral, et postule que le respect des hautes exigences de l’Église en matière de sexualité ne peut pas se faire du jour au lendemain, mais s’inscrit dans un long chemin de conversion, fait d’efforts et de chutes.

Cette loi valorise l’intention de se rapprocher de l’idéal défini par l’Église et admet qu’il faut accepter parfois une temporalité longue.

L’Église catholique admet donc des échecs possibles mais persévère dans son injonction à ne pas tolérer d’autres moyens de régulation des naissances que les méthodes dites naturelles. Sont par conséquent condamnés : la contraception chimique ou mécanique, l’avortement, et la stérilisation contraceptive.

Et décision gravissime : le préservatif est prohibé alors même que sévit le sida !  A ce propos, l’interdit véhément du pape Jean-Paul II prend des allures de complicité dans une tentative d’assassinat. Au nom du Christ ? Quel contresens !

Bien entendu, -et nous y reviendrons-, dans le même temps,  est également désapprouvé tout type de procréation artificielle ; une PMA étant perçue comme provenant d’un « besoin d’enfant à satisfaire », susceptible de bouleverser les structures de filiation et de remettre en cause le statut moral de l’embryon.

Concernant ces méthodes « naturelles », le professeur d’éthique de l’Université de Namur : Laurent Ravez, pointe cependant les limites sociologiques d’une telle prescription et se demande :

« Certains schémas axiologiques, à distance des réalités, ne tendent-ils pas à gommer la violence structurelle qui affecte les velléités humaines de maîtrise des naissances, cette violence systémique laminant les plus pauvres et les plus démunis ? Ainsi, par exemple, la prescription de méthodes dites « naturelles » en matière de contraception tient-elle compte des réalités vécues par les plus pauvres d’entre nous : promiscuité, surpopulation, manque d’éducation, système sanitaire déficient, etc. ? L’impossibilité matérielle, pour certaines familles indiscutablement aimantes et responsables, de faire vivre et d’éduquer leurs enfants n’appelle-t-elle pas à une ouverture pragmatique sur la nécessité de mettre en place tous les moyens possibles – autre que l’infanticide- pour éviter que la naissance d’un petit dernier ne fasse définitivement basculer tout le groupe familial dans la misère profonde ?[6] »

***

Après plus de 40 ans d’atermoiements, il fallait donc se réinterroger sur les consignes de l’encyclique Humanae vitae et ses renforcements par les textes de Jean-Paul II. C’est pourquoi le Pape François a convoqué deux synodes sur le thème de la famille en 2014 et 2015.

Le § 63 du document final revient sur les bases antérieures mais en adoucissant le ton du message :

« Les époux s’ouvriront à la vie en se formant « un jugement droit : ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître ; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l’Église elle-même » (GS, 50 ; cf. VS, 54-64). Conformément au caractère personnel et humainement complet de l’amour conjugal, la bonne voie pour la planification familiale est celle d’un dialogue consensuel entre les époux, du respect des rythmes et de la considération de la dignité du partenaire. » Mais le texte maintient l’importance d’une famille nombreuse et l’encourage vivement.

***

Enfin paraît le 08 avril 2016 l’exhortation apostolique La joie de l’amour.

Que dit le pape François sur les méthodes de contraception, à propos d’une position qui n’a jamais cessé d’être incomprise, y compris dans les rangs de l’assemblée ecclésiale ?

Au fil des pages d’Amoris Laetitia nous constatons que le pape François relativise les positions les plus doctrinaires sur le sujet : par exemple à propos du nombre d’enfants idéal par famille.

Dès le début d’Amoris Laetitia, il note : (…) parfois, notre manière de présenter les convictions chrétiennes, et la manière de traiter les personnes ont contribué à provoquer ce dont nous nous plaignons aujourd’hui. C’est pourquoi il nous faut une salutaire réaction d’autocritique. D’autre part, nous avons souvent présenté le mariage de telle manière que sa fin unitive, l’appel à grandir dans l’amour et l’idéal de soutien mutuel ont été occultés par un accent quasi exclusif sur le devoir de la procréation [7]».

Le pape tente d’abord de relativiser la situation et souhaite ne pas accorder trop d’importance au sujet des moyens de régulation des naissances. Comme illustration de cette position, notons que le chapitre V de cette exhortation apostolique, intitulé : L’amour qui devient fécond, n’aborde pas du tout le thème de la régulation des naissances et il précise même : « Je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles.[8] »

Le pape, en pasteur pragmatique, évoque la construction de foyers solides et féconds selon le plan de Dieu sans s’étendre sur le choix des moyens mis en œuvre pour y parvenir.

Il ne tourne évidemment pas le dos à l’enseignement traditionnel dont il assume l’héritage, mais il incite à la créativitéPrudent, François place d’abord la réception de son enseignement dans le cadre d’une « herméneutique de la continuité » : « Afin d’éviter toute interprétation déviante, je rappelle que d’aucune manière l’Église ne doit renoncer à proposer l’idéal complet du mariage, le projet de Dieu dans toute sa grandeur.[9] »

Pour la tradition, nous savons que le mariage, et a fortiori les relations sexuelles sont d’abord ordonnées à la procréation. Elles constituent en outre « un remède à la concupiscence », ainsi que le dit st Paul, puis st Augustin (354-430), qui l’interprète ainsi assez tardivement dans sa propre vie, après sa conversion.

Pourtant dans le respect de cette tradition, avec Amoris laetitia, les termes s’inversent : « Le mariage est en premier lieu une « communauté profonde de vie et d’amour » qui constitue un bien pour les époux eux-mêmes, et la sexualité « est ordonnée à l’amour conjugal de l’homme et de la femme ». […] Cependant, cette union est ordonnée à la procréation « par sa nature même [10]». Nous retrouvons là l’enseignement d’Humanae vitae qui prescrit l’acte sexuel comme ordonné à la procréation. «il [l’enfant] est présent dès le début de l’amour comme une caractéristique essentielle (…) Donc, aucun acte génital des époux ne peut nier ce sens, même si pour diverses raisons il ne peut pas toujours de fait engendrer une nouvelle vie[11]. »

L’exhortation reprend un propos du pape lui-même relatif aux « Défis pastoraux sur la famille[12] » rappelant qu’ « il n’est pas difficile de constater la diffusion d’une mentalité qui réduit l’engendrement de la vie à une variable du projet individuel ou de couple ». Il souligne la volonté d’Humanae vitae de « respecter la dignité de la personne dans l’évaluation morale des méthodes de régulation des naissances  [13]»

Par conséquent, le seul critère mis en valeur est celui du respect de la dignité des personnes. Mais si le pape rappelle que « les familles nombreuses sont une joie pour l’Église », il reproduit dans ce § 167[14], un passage positif d’une lettre de Jean-Paul II[15], expliquant que : « la paternité responsable n’est pas une « procréation illimitée ou un manque de conscience de ce qui est engagé dans l’éducation des enfants, mais plutôt la possibilité donnée aux couples d’user de leur liberté inviolable de manière sage et responsable, en prenant en compte les réalités sociales et démographiques aussi bien que leur propre situation et leurs désirs légitimes ».

Ainsi, tout en reprenant son prédécesseur, nous commençons à percevoir que le pape François introduit une nuance qui va permettre d’induire un changement de perspective. Il a d’ailleurs déjà précisé que « Nous ne pouvons considérer en aucune façon la dimension érotique de l’amour comme un mal permis (…) mais elle est un don de Dieu qui embellit la rencontre des époux.[16] ». Il poursuivra dans ce sens jusqu’à valoriser, tout récemment, la dimension de plaisir au sein des relations sexuelles.

Quid alors de la régulation des naissances proprement dite ?

Un peu frustrés, nous constatons que dans ce chapitre 5  sur  l’amour qui devient fécond, le thème de la régulation des naissances n’est jamais abordé de front.

Le § 222[17] mentionne ceci :

L’accompagnement doit encourager les époux à être généreux dans la communication de la vie : « Conformément au caractère personnel et humainement complet de l’amour conjugal, la bonne voie pour la planification familiale est celle d’un dialogue consensuel entre les époux, du respect des rythmes et de la considération de la dignité du partenaire. (…) Le choix responsable de devenir parents présuppose la formation de la conscience, qui est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre(Gaudium et spes, n. 16). »

Comme il nous l’est rappelé dans le texte et en note, Humanae Vitae et Familiaris consortio doivent être redécouverts, mais il faut mesurer l’importance (ce que fait la note du texte) mise sur « la doctrine de la conscience plutôt que sur le rappel de la loi morale. Le langage utilisé relève davantage du conseil de sagesse (« encouragé ») que de la prescription normative[18] ».

Lisons Gaudium et spes : Dignité de la conscience morale §16

« Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur: “Fais ceci, évite cela”. Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera (9). La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre(10). C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain (11). Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale. Plus la conscience droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience s’égare, par suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce que l’on ne peut dire lorsque l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle. »

En se rapportant à ce texte, on remarque donc l’insistance sur la notion de « conscience » plutôt qu’un rappel à la « loi morale ». Cette orientation est poursuivie dans la suite du paragraphe quand le couple est invité à envisager l’avenir : « ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître ; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l’Église elle-même. Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu [19]».

Il est donc annoncé aux clercs qu’ils ne doivent en aucune manière décider pour les couples. Le Pape l’avait d’ailleurs indiqué au début de son exhortation, au §37 : Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles. »  Et pour le cas où certains n’auraient pas compris, il précise un peu plus loin (§38) : « cela ouvre la porte à une pastorale positive, accueillante, qui rend possible un approfondissement progressif des exigences de l’Évangile. »

Certes dans les dernières lignes du §222, abordant enfin le mode de régulation, le recours aux méthodes dites « naturelles » est privilégié : « le recours aux méthodes fondées sur les rythmes naturels de fécondité(Humanae vitae, n. 11) devra être encouragé. On mettra en lumière que ces méthodes respectent le corps des époux, encouragent la tendresse entre eux et favorisent l’éducation d’une liberté authentique” »

Mais l’ensemble de la formulation nous permet de déduire de ce texte que l’Exhortation ne déclare pas « les méthodes naturelles » comme les seules permises : il n’est question ici que « d’encourager » ce procédé. Rien dans l’Exhortation ne signale de condamnation ou d’interdiction concernant les autres moyens de contraception.

***

Sur le chapitre des PMA et a fortiori des GPA, la position de l’Église est formulée à partir de deux références éthiques fondamentales :

  • la dignité de l’embryon, qui doit être respecté comme une personne,
  • et la dignité de la procréation qui doit avoir lieu dans le mariage et dans l’acte conjugal compris comme donation mutuelle des conjoints.

Concrètement, l’Église catholique interdit l’insémination artificielle même intraconjugale et toutes les formes de fécondations in vitro (FIV) même sans tiers donneur, d’une part à cause des atteintes à l’embryon lors du diagnostic préimplantatoire et de la destruction des embryons non implantés et, d’autre part, à cause de la dissociation entre l’acte conjugal et la fécondation, celle-ci devant être le « fruit de la donation sexuelle des époux », comme l’explique le Père jésuite Bruno Saintôt[20] .

Par conséquent, selon l’instruction Donum vitae (1987) à propos du « droit de l’enfant à être conçu et mis au monde dans et par le mariage », l’IAD (insémination artificielle avec donneur) « lèse les droits de l’enfant, le prive de la relation filiale à ses origines parentales, et peut faire obstacle à la maturation de son identité personnelle ».

Le même document précise à propos des GPA :

Que la maternité de substitution est « contraire à l’unité du mariage et à la dignité de la procréation de la personne humaine », précisant qu’elle « représente un manquement objectif aux obligations de l’amour maternel, de la fidélité conjugale et de la maternité responsable ; elle offense la dignité de l’enfant et son droit à être conçu, porté, mis au monde et éduqué par ses propres parents ; elle instaure, au détriment des familles, une division entre les éléments physiques, psychiques et moraux qui les constituent ».

Amoris laetitia  n’apporte aucune ouverture sur ces aspects.

Sur la procréation médicalement assistée (PMA), le pape François est clair : « les époux auxquels Dieu n’a pas donné d’avoir des enfants peuvent néanmoins avoir une vie conjugale pleine de sens, humainement et chrétiennement ». L’enfant « n’est pas un dû, mais un don », insiste le pape.

Quant à la Gestation pour autrui (GPA), pas question non plus de changer la position de l’Église à ce sujet : « Selon l’ordre de la création, l’amour conjugal entre un homme et une femme et la transmission de la vie sont ordonnés l’un à l’autre ».

***

Pour finir, puisque dans l’approche de la régulation des naissances, il s’agit d’abord de relations de couples, notons qu’Amoris laetitia aborde courageusement un point souvent passé sous silence : celui des violences conjugales.

Le mariage étant le signe d’un don d’amour réciproque, il devrait exclure la violence. Mais l’exhortation prend en compte la possibilité pour la sexualité d’être « affectée de nombreuses pathologies (…) Peut-on ignorer ou dissimuler les formes permanentes de domination, d’hégémonie, d’abus, de perversion…[21] ». Le paragraphe 154 reconnaît que « même dans le mariage, la sexualité peut devenir une source de souffrance et de manipulation ».

Ainsi, « l’acte conjugal imposé au conjoint sans égard à ses conditions et à ses légitimes désirs (…) contredit par conséquent une exigence du bon ordre moral dans les rapports entre époux.[22] ». Comme l’écrit Bertrand Vergély : « En voulant séparer la sexualité de l’amour, sous prétexte de délivrer la sexualité, on la condamne à n’être plus qu’une sexualité mécanique et sans vie.[23] »

Et une fois écartées les dérives de violence, de manipulation, de perversions, le texte affirme que « la prise en compte du « besoin sexuel » concourt véritablement à la noblesse de l’amour. Le pape rappelle très simplement que se reconnaître vulnérable- c’est-à-dire consentir à être caressé et touché jusqu’au plus profond de soi- rend finalement l’amour plus humain et plus vrai.[24] »

***

Conclusion

Outre la loi d’amour du Lévitique 19,18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », reprise dans le Nouveau Testament, il existe dans la religion catholique comme dans toutes les religions monothéistes, une « règle d’or » rappelée par Jésus.

Cette règle d’or est, en fait, une éthique (morale) universelle que l’on rencontre depuis l’Égypte, la Grèce antique, jusque dans les religions comme nous l’avons lu dans l’extrait du Catéchisme de l’Église catholique, mais aussi bien à travers l’humanisme athée, qui préconise : « Traite les autres comme tu voudrais être traité » ou en formulation négative : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

Cette règle d’or est mentionnée dans les évangiles de Luc et de Matthieu :

Luc 6,31 : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux. »

Mt 7,12 : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est la loi et les prophètes. »

Parce que cette règle résume tous les piliers de la foi, elle est le cœur, le fondement absolu de la communion des personnes. C’est cette même injonction que rappelle Jésus dans son discours d’adieu, en Jean 15,12-13 : « Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Cela signifie que pour Jésus, la relation inter-personnelle doit être celle d’une amitié, c’est-à-dire habitée du souci de l’autre.

[1] Jean-Paul Brunin, Préface in Exhortation apostolique post-synodale du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), Edition présentée et annotée sous la direction du service national famille et société –conférence des évêques de France- et de la faculté de théologie du Centre Sèvres avec un guide de lecture et des témoignages, Coll. Fidélité, Paris/Namur, Lessius, 2016, 374p., p.5.

[2] Id., p. 6.

[3] Exhortation apostolique post-synodale du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), Edition présentée et annotée sous la direction du service national famille et société –conférence des évêques de France- et de la faculté de théologie du Centre Sèvres avec un guide de lecture et des témoignages, Coll. Fidélité, Paris/Namur, Lessius, 2016, 374p.

[4] Loïc Berge, Contraception : sortir du malentendu, Coll. Débats, Paris/Montréal, Médiaspaul, 2015. (Loïc Berge, prêtre catholique pendant plus de 20 ans, docteur en théologie, exerce désormais comme pasteur dans l’Église réformée.)

[5] Monique Baujard est théologienne. Elle a été directrice du Service national « Famille et société » de la Conférence des évêques de France de 2009 à 2015

[6] Laurent Ravez, « Procréation », in Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, L. Lemoine, E. Gaziaux et D. Müller, Dir., Paris Cerf, 2013, p 1604.

[7] Exhortation apostolique post-synodale du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 36, p56-57.

[8] Exhortation apostolique post-synodale du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 3, p26.

[9] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 307, p295.

[10] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 80, p97.

[11] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 80, p97.

[12] Relatio synodi 2014 §57.

[13] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 82, p98

[14] Exhortation apostolique post-synodale du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, §167, p168

[15] Jean-Paul II, Insegnamenti 17/11994, p 750

[16] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 152, p149.

[17] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, § 222, p213-214.

[18] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, note b, p 213.

[19] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, §222, p 4.

[20] Bruno Saintôt est enseignant au Centre Sèvres à Paris. Il travaille sur la bioéthique et les questions de genre.

[21] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, §153, p 150.

[22] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, §154, p 151.

[23] Bertrand Vergély, « Sexualité », in Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne, L. Lemoine, E. Gaziaux et D. Müller, Dir., Paris Cerf, 2013, p 1867.

[24] Exhortation apostolique du pape François, la joie de l’amour (Amoris laetitia), op. cit, note a, p 153.

3 réponses pour “Réflexion autour de la prise en compte de la régulation des naissances au sein de l’Église catholique.”

  • Article très documenté et qui analyse sans concession Humanae Vitae et souligne la responsabilité de Jean Paul II dans cette encyclique et au minimum son irresponsabilité, pour ne pas dire plus, en déclarant en Ouganda, que l’abstinence était le meilleur moyen de lutter contre le sida. Vous avez cité Joseph Moingt qui a dit qu’Humanae Vitae a grandement contribué à vider les églises. On pourrait ajouter que l’Eglise a perdu toute crédibilité dans ce domaine. D’ailleurs la très grande majorité, même des pratiquants, ne suivent pas l’Eglise dans ce domaine. Et pourtant Au Petit a encore écrit un livre vantant le rôle prophétique de cette encyclique. Vous voulez cependant montrer que la position de l’Eglise s’est assouplie. Quand l’objectif est mauvais, la loi de la gradualité de Jean Paul II, n’est d’aucune utilité. Le discours jésuitique du pape François vous incite à l’optimisme. Mais vous avez bien précisé qu’il n’a pas abordé de front la question de la régulation des naissances et que la contraception est toujours considérée comme un désordre. De plus il n’a jamais discrédité Humanae Vitae, bien au contraire.
    Pour ce qui concerne l’avortement, l’Eglise (catholique) qui s’autoproclame experte en humanité affirme que l’embryon est un être humain dès sa conception, idée non reconnue par la majorité des scientifiques. Et l’opposition inconditionnelle à l’avortement a conduit à excommunier le médecin brésilien, qui a avorté une petite fille enceinte suite au viol de son oncle.
    Pour en venir à la bioéthique, comment voulez vous discuter sereinement lorsque vous restez au stade d’une certaine conception de la loi naturelle, d’Humanae Vitae et de Donum Vitae, qui condamne même la fivete homologue. Et ce n’est pas en préconisant des vendredis de jeûne et de prière, qu’on règlera les problèmes
    Une information sur la genèse d’Humanae Vitae
    https://expressionlibre.home.blog/2010/12/29/genese-de-lencyclique-humanae-vitae-pourquoi-leglise-a-perdu-toute-credibilite-dans-ce-domaine/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *